PENSER CONFINÉ 5/5 — KILL BILL 2

Par Nicolas Tellop

Illustration de Marthe Pequignot.

Illustration de Marthe Pequignot.

 

Les Anglais sont réputés pour avoir des phobies assez extraordinaires. On pourrait même parler d’extravagances. Mais une fois qu’on s’est mis à considérer certaines de leurs idées, il est impossible de ne plus y penser. Ainsi, il est de notoriété publique que nos voisins britanniques étaient (et sont encore, sans doute) sujets à d’inextricables angoisses à la perspective d’avoir un accident et d’être emmenés à l’hôpital avec, sur eux, des sous-vêtements sales. Plus troublante encore est la terreur d’être enterré vivant, très répandue dans toute l’Europe depuis le Moyen Âge, mais qui atteint en Grande-Bretagne un point paroxystique à la fin du XVIIIe et au XIXe siècles, sous l’influence du roman gothique anglais ou de certains récits délicieusement macabres d’Edgar Allan Poe. Un dispositif est même élaboré pour pallier cette circonstance très inconfortable qui consiste à se réveiller dans son cercueil, six pieds sous terre : les doigts du défunt sont attachés à une ficelle, elle-même reliée à une clochette à la surface. Ainsi, le ressuscité (ou devrait-on dire le « faux mort ») pouvait-il signaler que sa sieste était terminée et qu’il serait très aimable au fossoyeur de venir le sortir de là.

Cette peur bien compréhensible s’appelle la taphophobie.

 
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La terreur d’être enterré vivant, très répandue dans toute l’Europe depuis le Moyen Âge, atteint en Grande-Bretagne un point paroxystique à la fin du XVIIIe et au XIXe siècles, sous l’influence du roman gothique anglais.

L’une des séquences les plus effroyables du diptyque Kill Bill de Quentin Tarantino la met sadiquement en scène. C’est toujours une épreuve que de la regarder quand on souffre (ne serait-ce qu’un peu) de claustrophobie. Au début du deuxième volet, Beatrix Kiddo, la mariée outragée, s’apprête à rayer de sa liste vengeresse le frère de son principal bourreau : Budd. Mais rien ne se passe comme prévu. Beatrix est blessée, droguée, placée dans un cercueil et mise en terre dans le caveau d’une certaine Paula Schultz, morte au XIXe siècle. Aux côtés de Beatrix, serré tout contre elle à l’intérieur du tombeau, le spectateur assiste aux différentes étapes de la mise en bière, détaillées avec une lenteur cruelle et oppressante : le couvercle est scellé par de trop nombreux clous, enfoncés par de trop nombreux coups, et puis le cercueil est descendu dans la fosse, chaque pelletée de terre vient résonner sur le bois et Beatrix pleure, frappe, griffe les parois de son étroite prison en s’accrochant à la lampe-torche que Budd lui a laissée. Là, elle se laisse aller au désespoir jusqu’à ce que, résignée, elle se remémore les enseignements de son maître ès kung-fu, le vieux, sage et cruel Pai Mei. Le film quitte alors l’obscurité restreinte du sépulcre pour entamer un flashback sur les débuts de son apprentissage avec le maître, la difficile cohabitation entre l’un et l’autre, et les terribles épreuves auxquelles il soumettait Beatrix.

 
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Aux côtés de Beatrix, serré tout contre elle à l’intérieur du tombeau, le spectateur assiste aux différentes étapes de la mise en bière, détaillées avec une lenteur cruelle et oppressante.

Parmi elles, un enjeu était central : rendre la jeune femme capable de traverser une épaisse planche de bois de son poing nu, sans prendre aucun recul. Et les jointures de Beatrix de s’écorcher, de saigner, et ses mains de refuser de répondre à sa volonté. Un soir, brisée, elle ne parvient pas à se servir de baguettes pour se nourrir. À bout, elle plonge les doigts dans son bol, que Pai Mei renverse aussitôt sur le sol. Si elle veut vivre comme un être humain, dit-il, il lui faudra se nourrir comme un être humain et non comme un animal. Surmontant la douleur et l’accablement, Beatrix réussit tant bien que mal à réutiliser ses baguettes, sous l’œil approbateur de son maître. 

Fin du flashback, retour au cercueil. Beatrix retrouve sa combativité : elle parvient à se libérer de ses liens et entame une série de coups de poing dévastateurs sur le couvercle de son tombeau, jusqu’à ce que le bois cède, jusqu’à ce que la terre se mette à pleuvoir autour d’elle. Suit une courte séquence surréaliste qui montre la remontée extraordinaire de Beatrix jusqu’à la surface, jusqu’à ce qu’elle émerge de l’humus du sépulcre, comme une morte-vivante de série B. Une nouvelle fois, ce soir-là, la tombe de Paula Schultz est béante.

Un enjeu était central : rendre la jeune femme capable de traverser une épaisse planche de bois de son poing nu, sans prendre aucun recul.

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À côté de cette péripétie, le confinement, c’est de la rigolade.

Mais quand même, on ne peut s’empêcher de penser que nous sommes un peu, comme Beatrix Kiddo, déjà enterrés chez nous ; que le confinement est un moyen pour les gouvernements de la planète de se débarrasser de nous pour mieux organiser d’iniques réformes du droit du travail (certes « temporaires », mais sans que soit précisée la durée de leur application, ne serait-ce qu’en théorie). Nous aurions une clochette attachée au bout des doigts que cela ne servirait pas à grand-chose : le monde des puissants est sourd aux détresses criées depuis notre crypte domestique.

 
 

Une courte séquence surréaliste montre la remontée extraordinaire de Beatrix jusqu’à la surface, jusqu’à ce qu’elle émerge de l’humus du sépulcre, comme une morte-vivante de série B.

Mais sans doute, malades ou pas du Covid-19, ne sommes-nous pas nous-mêmes les cadavres que le pouvoir cherche à enterrer. Quand Budd met Beatrix en terre, il se débarrasse d’un sentiment de culpabilité autant que d’un danger qui pèse sur lui. En la matière, le gouvernement français a bien des mensonges à enterrer – bien des fautes et bien des lacunes. Après avoir affirmé des semaines durant que « les masques, ça ne sert à rien », à grand renfort de démonstrations absurdes et néanmoins péremptoires de tous les membres du gouvernement (à commencer par la porte-parole Sibeth Ndiaye), la classe politique dominante a fait volte-face. Elle ne peut plus nier l’évidence, maintenant que l’Académie de médecine ainsi que les experts du monde entier se sont prononcés sur leur nécessité pour lutter contre la pandémie. Début avril, l’expression « mensonge d’État » circule dans certains journaux, tandis que la médiatique Marina Carrère d’Encausse, en bonne sophiste, le défend encore et plaide en faveur d’un mensonge proféré pour « la bonne cause ». Mais certainement pas pour dissimiler l’incurie des autorités, ça non. 

Dès lors, le ministère de la Santé a fini par recommander le port du masque, que l’on soit malade ou pas. Son ministre, Olivier Véran, évoque ce changement de cap comme une façon de « réévaluer la doctrine ». « Réévaluer » devient donc un pléonasme pour ne pas avouer l’erreur d’une classe arrogante et cynique, qui semble incapable de se remettre en question ou de s’excuser. Budd, qui avait déjà tué une première fois Beatrix, est dans le même cas. Lui aussi, il « réévalue » – c’est-à-dire qu’il enterre. Ce gouvernement ne fait qu’enterrer sous des discours toujours plus verbeux, toujours plus pollués par la novlangue managériale du macronisme, les torts inqualifiables dont il ne cesse de se rendre coupable.

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Le 5 avril, le ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer, sans doute l’un des politiques les plus irresponsables de la terre, affirmait au micro de France Inter : « Beaucoup de gens donnent des leçons a posteriori. Mais s’agissant de la protection des personnes, depuis le début ce qui ne change pas, c’est qu’il y a des choses beaucoup plus importantes que les masques : les gestes barrières, la distanciation… »Effectivement, certaines choses ne changent pas, dès lors qu’on ne veut pas les voir, dès lors qu’on les enterre profondément dans le sol, pour mieux triompher d’une actualité dont on se considère le maître, sans n’avoir jamais eu sur elle aucune prise. Ne disait-il pas, Blanquer, le matin même du jour où son président a décidé la fermeture des établissements scolaires, qu’il n’était pas question de les fermer ? Et maintenant, il affirme que « la distanciation »fait partie de ces « choses beaucoup plus importantes que les masques » et qui,« depuis le début », « ne change[nt] pas », lui qui se satisfait des classes surchargées à 35 élèves ? Ce n’est plus de l’incohérence, c’est de la schizophrénie. Les avertissements sur l’importance des masques et sur le comportement du gouvernement ont toujours existé, ils ne viennent pas « a posteriori ». Seuls le révisionnisme et la « réévaluation » viennent « a posteriori » pour les gens malhonnêtes et criminels, les fossoyeurs de justice et de vérité.

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Mais le passé survivra à toutes les réévaluations du pouvoir politique. Beatrix Kiddo en est la preuve, elle qui a puisé dans son expérience avec Pai Mei la force pour renaître et accomplir sa justice – elle qui entraîne dans sa colère le cadavre de Paula Schultz, dont elle a partagé la fosse, et qui n’est nulle autre que la belle-sœur assassinée du Docteur King Schultz, l’un des héros de Django Unchained, sorti pourtant huit ans plus tard. Un flashback suffit littéralement à faire remonter à la surface tout le courage de Beatrix. À tous les politiciens qui paradent encore actuellement dans les médias, fiers de leur morgue, on ne saurait trop leur rappeler cette autre fameuse peur anglaise : qu’il ne leur arrive pas d’accident, car leurs sous-vêtements sont maculés par la honte et l’opprobre.

 
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