PENSER CONFINÉ 1/5 — LE GOUFFRE AUX CHIMÈRES

Par Nicolas Tellop

 
Illustration de Marthe Pequignot.

Illustration de Marthe Pequignot.

 

Que ceux qui vivent mal le confinement considèrent un peu le destin de Leo Minosa. Leo Minosa est le personnage central du Gouffre aux chimères (1951) (Ace in the hole, dans sa version originale, qu’on peut traduire par : Un atout dans la manche) – un des innombrables chefs d’œuvre de Billy Wilder, mais de ceux qui appartiennent plutôt à sa veine sombre et cruelle (Le PoisonAssurance sur la Mort, Boulevard du Crépuscule ou Fedora). Kirk Douglas y incarne Charles Tatum, un journaliste de talent, mais arriviste et cynique, que le hasard, la fatalité et l’alcool ont fait s’échouer dans un trou perdu du Nouveau-Mexique. Alors que le récit commence, il macère là depuis une bonne année, guettant le sujet qui lui permettra de se remettre en selle professionnellement parlant, lui qui a été par le passé la coqueluche des magazines new-yorkais. Ses espoirs sont enfin récompensés lorsqu’un homme, Leo Minosa, est tragiquement enseveli dans une galerie de la Montagne des Sept Vautours. Sachant que les lieux abritaient d’ancestrales tombes indiennes, le pauvre Leo cherchait à y récupérer des poteries et autres bijoux pour les revendre. Tatum saute sur l’occasion, réussit à s’aventurer jusqu’au lieu de l’éboulement et communique avec un Leo Minosa en sale état, pris au piège sous des décombres. Il en ressort avec un article retentissant, l’exclusivité de cette terrible histoire et la ferme détermination à faire durer le sauvetage le plus longtemps possible, afin d’alimenter de nombreux articles toujours plus sensationnels et pathétiques. La foule arrive alors en masse sur les lieux de l’accident, qui prennent très vite des allures de fête foraine morbide. Trop tard, le journaliste s’aperçoit que la situation lui échappe et qu’il a contribué à créer une monstrueuse attraction catalysant le pire de l’humanité.

De 1951 à aujourd’hui, l’éclat noir et désespéré du Gouffre aux chimères ne s’est pas atténué – au contraire, il brille d’une lumière toujours plus ténébreuse. 

Avec ce film fiévreusement tragique, Billy Wilder dresse le portrait dérangeant d’une Amérique avide de sensationnalisme, voyeuriste, férocement individualiste et décadente à l’égard de ses propres valeurs. Plus de 15 ans avant Guy Debord, le cinéaste dénonce ainsi la société du spectacle (après un échec monumental au box-office, le film ressortit plusieurs années après sous le titre The Big Carnival), alimentées par des journalistes qui se réduisent à de purs entertainers pour satisfaire l’appétit vampirique des spectateurs, complices de l’horreur à laquelle ils assistent et dont ils se repaissent avec gourmandise. Le film n’offre aucun personnage qui ne mérite vraiment d’être sauvé, pas même le pauvre Leo Minosa, victime de sa propre cupidité et, jusqu’au bout, de ses propres illusions, et encore moins le « héros » de cette histoire, Tatum, qui finit tout de même par faire preuve de compassion, recherchant dans les ultimes instants une rédemption que nul n’est prêt à lui accorder. De 1951 à aujourd’hui, l’éclat noir et désespéré du Gouffre aux chimères ne s’est pas atténué – au contraire, il brille d’une lumière toujours plus ténébreuse. 

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Que ceux qui vivent mal le confinement considèrent un peu le destin de Leo Minosa, car ils sont tous Leo Minosa. Comme lui, nous crevons tous sous les décombres d’une société laminée par la cupidité, le mépris et la stupidité.

En 2020, à l’heure d’un confinement qui concerne une bonne partie de la planète, que nous raconte Le Gouffre aux chimères ? Il accuse encore et toujours la médiocrité d’un certain journalisme qui jouit du spectacle du malheur, et qui communique sa jouissance aux spectateurs indécrottablement fascinés par la destruction et l’effondrement. Mais surtout, le film met en lumière le principal tort de la presse contemporaine, aujourd’hui, en France : une complaisance excessive à l’égard des événements, en particulier en ce qui concerne la responsabilité du pouvoir. Si le journaliste Tatum braque les projecteurs sur le sensationnalisme de la tragédie de Minosa, faisant de lui le héros d’un feuilleton sordide et malade, jamais il n’interroge les raisons qui l’ont poussé à braver les dangers de la Montagne aux Sept Vautours. Que dire des médias français qui n’ont de cesse de relayer, depuis des mois (depuis des années), les élucubrations les plus improbables de nos dirigeants, les affirmations les plus douteuses, les contre-vérités les plus éhontées, les éléments de langage les plus inadmissibles, et ce sans jamais les remettre en question, sans jamais leur opposer un contradicteur, sans jamais questionner leur probité et leur éthique.

C’est ce qui leur a permis de procéder au sabordage de nos institutions sans n’être jamais vraiment inquiétés. Il n’y a qu’à observer l’exercice « pédagogique » de la récente conférence de presse d’Édouard Philippe et du ministre de la santé Olivier Véran pour être le témoin d’un nouveau « grand carnaval », un autre « cirque » comme ceux qu’évoque Le Gouffre aux chimères : un parterre de journalistes disciplinés, qui ne met à aucun moment le gouvernement face au scandale sanitaire qu’il a contribué à créer en saccageant les services hospitaliers, en tardant tant à agir, en trahissant la plus complète impréparation, en continuant à mentir envers et contre une réalité tragiquement patente : celle d’une incurie et d’une gestion financière catastrophiques. Les journalistes, plutôt que pousser un gouvernement criminel dans ses retranchements, préfèrent concentrer leur moyen sur la catastrophe elle-même, la détresse d’une population déboussolée, les malades qui s’accumulent dans des hôpitaux saturés et les morts dont le chiffre ne cesse de grimper – chiffre répété, mis à jour, comme un décompte spectaculaire pour l’apocalypse. Billy Wilder excavait sur grand écran le gouffre aux chimères du rêve américain – le mois de mars 2020 aura été l’ultime fossoyeur des illusions du macronisme et de son horreur managériale érigée par lui-même en héroïsme des temps modernes. 

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Que ceux qui vivent mal le confinement considèrent un peu le destin de Leo Minosa, car ils sont tous Leo Minosa. Comme lui, nous crevons tous sous les décombres d’une société laminée par la cupidité, le mépris et la stupidité. Comme lui, nous sommes abandonnés à notre sort, car notre sort ne compte pas. Comme lui, nous ne serons pas sauvés par ceux qui ont décidé déjà depuis longtemps de nous sacrifier. Notre malheur n’est qu’un atout dans leur manche, une carte de plus à jouer – pour tricher, pour bluffer. Confinés, coincés chez nous, écrasés par le monde qui s’écroule sous les coups de butoir du libéralisme, nous sommes tels Leo Minosa, sacrifiés au nom d’un principe qui préside à notre vie politique depuis des décennies : the show must go on.