NOTES DE FESTIVALS

2019

Festival Travelling de Rennes

5 février au 12 février 2019

C'est certain, le Travelling fait voyager. Chaque année depuis 30 ans, ce festival de cinéma rennais met une ville différente à l'honneur. Cette célébration de l'urbanité a culminé pour sa 30e édition avec les « villes-monde », symboles et matrices de la mondialisation. Il n'est donc pas surprenant que le directeur du Travelling, Fabrice Vassemon, présente les films projetés comme autant d'invitations au « voyage ». « Celui-ci est peut-être celui qui nous emmène le plus loin », ajoute-t-il pour présenter Moonwalk One (1971), avant de s'éclipser pour laisser la scène aux musiciens d'Invaders. Les pérégrinations modulaires de leurs synthétiseurs accompagnent le récit de l'épopée moderne de l'équipage d'Apollo 11. Un bel hommage à Rennes, capitale française du rock et de la new wave. Les voyages proposés par le Travelling ne sont pas oiseux pour autant. Loin d'être une échappatoire, le festival dresse le sombre inventaire de la mondialisation. Le documentaire d'Hendrick Dussolier, Derniers jours à Shibati (2017), montre l'incompréhension que la modernité peut générer et la brutalité avec laquelle elle s'impose à ceux qui n'en veulent pas. Quand Zhou Hong, jeune habitant de la métropole chinoise de Chongqing, guide le réalisateur vers la mystérieuse « cité de la lumière de la Lune », on s'attend à découvrir un vestige archéologique en ruine. Il s'agit finalement d'un gigantesque complexe commercial à la lisière du bidonville où l'enfant habite. Bidonville qui devra bientôt à son tour laisser la place aux gratte-ciels, bouleversant la vie des personnages croisés au cours du film. Dans Playtime (1967), Jacques Tati prédit et dénonce l'absurdité d'un monde uniformisé au service d'un tourisme de masse. Quant à Fritz Lang, il propose dans Metropolis (1927) une vision littérale de la stratification sociale, les travailleurs étant forcée d'habiter dans les entrailles de la ville pour entretenir les jardins éternels des privilégiés de la surface. Léo Durin

   MOONWALK ONE

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Cinéma du réel

15 mars au 24 mars 2019

KEVIN JEROME EVERSON

Des corps dans des voitures, des corps au milieu des machines, des corps souffrants, des corps qui s’entrechoquent, courent, errent, des corps tantôt mobiles, tantôt immobiles… Le cinéma de Kevin Jerome Everson est rempli de corps perdus dans un cadre qui les scrute sans relâche. Devant la caméra du cinéaste américain, les gens sont des êtres étranges que l’on observe de loin, dont les gestes en disent plus long que les paroles. Il n’y a qu’à voir TONSLER PARK (2017), peut-être son film le plus radical, dont le brouhaha permanent étouffe les voix. Ne restent alors que des visages et des gestes, des actions vidées de leur sens, qui se répètent ad nauseam. Dans ce bureau de vote américain où l’on suit la routine d’une journée d’employés qui accueillent les votants, les renseignent, la narration se fait par bribes. Il s’agit alors de capter quelques regards, sourires et échanges, de les saisir pendant qu’il en est encore temps, d’être à l’affût de la moindre fuite dans l’image, d’une éclaircie, d’une ouverture qui nous permettra de nous frayer un chemin à travers les silhouettes qui font la queue et qui obstruent le cadre, pour enfin, au bout de quelques minutes passées à observer des morceaux de corps flous en amorce, apercevoir un visage dont on s’émerveille alors de la moindre inflexion. Presque exclusivement tourné en plans-séquences fixes (en 16 mm dans un noir et blanc somptueux), le film enregistre une accumulation d’interactions brèves qui forment, petit bout par petit bout, une dramaturgie de la trivialité saisissante.

   TONSLER PARK

Le système formel extrêmement serré dans lequel évolue Everson a ceci de remarquable qu’il déplace notre regard vers des strates d’observation inédites, qui auraient plus à voir avec les vues Lumière (dont il rejoue la sortie des usines avec WORKERS LEAVING THE JOB SITE2013) qu’avec des documentaristes comme Frederick Wiseman ou les frères Maysles auxquels on pense pourtant parfois devant ses films. Everson travaille lui à des formes plus hybrides, entre l’art vidéo et le cinéma. Il est en cela autant plasticien que cinéaste. Un conteur, un observateur, un artiste à l’univers parcouru de visions et de réminiscences du passé qui agissent sur un présent dont sourd une étrangeté magnétique, d’un autre monde, d’un autre temps, et qui irrigue chacune de ses images, mêmes les plus solaires. Ses films ont quelque chose du calme après la tempête. Les récits qu’ils font d’événements appartenant au passé, souvent sous la forme d’une évocation lointaine et lyrique, organisent une collision de temporalités qui charge ses images d’une puissance d’évocation vertigineuse. Que ce soit dans IFO (2017) ou dans EARS, NOSE AND THROAT (2016), Everson suspend notre implication dans le récit à une foi totale dans ce qui nous est dit mais pas toujours montré. Ainsi, les errances formelles auxquelles il se livre remplacent l’événement lui-même, et l’image de cinéma, fantasmée, se substitue à la réalité. Les inondations dont il est question dans THE ISLAND OF ST. MATTHEWS ne sont que de lointains échos du passé et il nous faut tendre l’oreille, tels les travailleurs de SOUND THAT (2013) qui écoutent sous les routes, pour prétendre accéder à ce qui gît sous la surface. La caméra d’Everson est cet outil qui transperce le sol et sonde les mouvements souterrains qui traversent le réel. Lucas Charrier

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Festival de Brive

2 au 7 avril 2019

PIERRE CLÉMENTI

La seizième édition des Rencontres internationales du moyen-métrage de Brive a été marquée par la projection de trois films retrouvés de Pierre Clémenti (1942-1999), surtout connu jusqu’à présent pour sa carrière d’acteur chez Buñuel, Bertolucci ou Garrel. Après avoir dormi pendant vingt ans dans les archives du Centre Pompidou, son œuvre de réalisateur est maintenant visible et vivante. Les premiers enregistrements en 16 mm remontent à la fin des années 1960. Avec le cachet de BENJAMIN OU LES MÉMOIRES D’UN PUCEAU (Michel Deville, 1968), Pierre Clémenti s’achète une caméra Beaulieu R16 et commence à filmer sa femme, son fils, ses amis. Un certain nombre d’images servant de matière aux trois films projetés à Brive relèvent ainsi du home movie ; ce sont des images fragiles, dont le spectateur n’aura jamais la clé intime, dont il ne saisira jamais pleinement l’importance biographique. L’absence de musique lors des projections de SOUVENIRS SOUVENIRS (1968, 27 min) et POSITANO (1969, 28 min) semble faire revenir ces deux films d’un très lointain oubli. Leur silence est encore celui des placards où ils ont dormi pendant environ vingt ans. Balthazar Clémenti, qui veille aujourd’hui sur l’œuvre de son père, a longuement raconté à Brive l’histoire de ces films que Clémenti a d’abord faits pour lui-même, avant que le Centre Pompidou ne lui ouvre sa salle de montage. L’un d’eux, VISA DE CENSURE, a été projeté à Cannes dans les années 1980, mais n’a pas connu ensuite d’exploitation en salles – et n’était de toute façon pas pensé pour.

   Pierre Clémenti dans SOUVENIRS, SOUVENIRS

Pour LA DEUXIÈME FEMME (1978), film d’une durée plus importante que les deux autres (48 min), le festival de Brive a organisé une séance de ciné-concert animée par Bertrand Mandico et Yann Gonzalez. Leurs choix musicaux ont remarquablement restitué l’atmosphère brumeuse de fin des utopies autour de laquelle LA DEUXIÈME FEMME tresse certains de ses motifs essentiels comme celui du brasier ou du corps féminin, qui apparaît souvent nu, en surimpression, dans une sorte d’adoration. Bien que le présent n’ait plus la liberté et l’esprit d’aventure dont Pierre Clémenti a été le symbole, ce film ressuscité et mis en musique par Mandico et Gonzalez est devenu, à Brive, une archive précieuse et rayonnante, jetant un pont entre l’underground des années 1970 et le cinéma qui tente d’en retrouver, aujourd’hui, l’effervescence. Jean-Sébastien Massart

2018

Festival Les Utopiales

31 octobre au 5 novembre 2018

RÉSISTER AU RÉEL

Avec cette année pour mantra le corps à l'heure du transhumanisme, des clones, des nanotechnologies et autre médecine génomique, le Festival international de science-fiction de Nantes apparaissait, pour sa 19e édition, plus que jamais ancré dans le réel. Dotée d'un sous-texte plus politique, la sélection de courts-métrages y plaidait pour un cinéma composite, pour des images à la matière instable. Prompts à réprouver une réalité se substituant souvent et pour de mauvaises raisons à la fiction, les films jouaient la carte de l'hybridation, ouvrant sur une nouvelle dialectique. Manière de renouveler quelque part le brouillage entre vérité et cauchemar, déjà largement mis en évidence sinon éculé via la série BLACK MIRROR (Charlie Brooker, 2011-2014, 2016-). À cet effet, beaucoup de courts-métrages - à l'instar de UGLY (Nikita Diakur & Redbear Easterman, 2017) ou EVERYTHING (David O'Reilly, 2017) - s'en remettaient à des espaces volontairement pixellisés, articulant ou consumant leur récit autour d'un moteur physique d'antique jeu vidéo, mais avec un rendu paradoxalement plus parlant que l'image réelle. Macrocosme où le bug, le glitch et autre artefact finissent par prendre le pas sur toute forme identifiable.

   UGLY

Jusqu'à structurer par aporie un grand maelström iridescent où tourbillonnent au gré de mouvements absurdes les textures et les personnages. Il y a dans cette propension toute poétique à l'abstraction, dans cette mise à distance d'une réalité que même la fiction peine à conjecturer ou figurer - notre monde sensible, en proie aux assauts multiples d'une finance indifférente et dopée à l'hypertechnologie -, comme l'idée d'un rééquilibrage. Comme si UGLY, EVERYTHING, A CAT'S CONSCIOUSNESS (Andrea Guizar, 2017) ou encore BENDITO MACHINE VI (Jossie Malis Alvarez, 2018) cherchaient à développer un métalangage par le biais duquel la science-fiction serait en mesure de reprendre l'ascendant sur la création d'univers dystopiques ou utopiques - ces dernières années largement vampirisée par le storytelling conquérant des Elon Musk. De façon plus prosaïque, les courts-métrages en compétition surfaient aussi sur des prospectives plus concrètes. Le post-apo écolo 72 % (Lluis Quilez, 2017) met en scène un monde dont les derniers survivants doivent se partager les derniers centilitres d'eau pour subsister. RUST IN PEACE (Will Welles, 2018) suit un robot abandonné dans une décharge et partant à la recherche de son propriétaire. Dans THE REPLACEMENT (Sean Miller, 2018) - distorsion de STARBUCK (Ken Scott, 2011) -, un concierge voit son propre clone devenir président des États-Unis. Mais l'anticipation la plus singulière était à rechercher du côté du beau EDGE OF ALCHEMY (Stacey Steers, 2017), collage étrange où la Janet Gaynor de Frank Borzage se retrouve captive d'un songe machinal-organique. Un contrepoint rétrofuturiste en forme de pied de nez face au tout-technologique. Alexandre Jourdain

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Festival Lumière

13 au 21 octobre 2018

WOMAN POWER

Une belle édition que ce dixième volet du Festival Lumière qui a mis à l'honneur, comme à son accoutumée, les films du répertoire sans oublier de faire également la part belle au cinéma contemporain avec une large place accordée à Alfonso Cuarón et son ROMA ou encore à Javier Bardem. Le prix Lumière a été remis cette année à Jane Fonda pour l'ensemble de son œuvre cinématographique, mais aussi pour son investissement militant dans son combat au sujet de la place des femmes dans la société comme dans l'industrie cinématographique. Lors de sa carte blanche, elle a choisi de rendre hommage à son père, Henry Fonda, à travers l'un de ses rôles les plus emblématiques. Celui de Joad dans LES RAISINS DE LA COLÈRE (John Ford, 1940) et sa fameuse tirade finale : « Partout où des gens auront faim, partout où un gosse sera battu par la police, je serai là. » Ce qui a permis de clore le festival sur une note politique et engagée. Une autre femme a été saluée, une cinéaste et scénariste à découvrir absolument, la Britannique Muriel Box. Les rencontres se sont multipliées pour le public de Lumière avec notamment une belle exposition de l'œuvre de Peter Bogdanovich, figure incontestable du Nouvel Hollywood et infatigable cinéphile. Soulignons qu'il faisait justement partie du dernier film d'Orson Welles, DE L'AUTRE CÔTÉ DU VENT, dans lequel il interprète, après moult péripéties de casting, le jeune réalisateur face au vieux John Huston. Ce film, invisible jusqu'alors, a été curieusement remonté pour une des rares projections en salle avant sa programmation sur Netflix.

   ROMA

Par ailleurs, Jerzy Skolimowski est venu présenter LE DÉPART (1967) après son indispensable restauration par Malavida. Liv Ullmann a fait les délices du public avec une masterclass qui lui a permis de revenir sur sa carrière et ses œuvres, son apport au cinéma scandinave comme au cinéma mondial. Égérie de Bergman, elle a salué la mémoire de celui dont on fête le centième anniversaire. Claire Denis, également honorée, a proposé la projection de son dernier film, HIGH LIFE, en avant-première. Autant dire que le festival a su faire la part belle aux femmes, poursuivant la réflexion sur la place de ces dernières dans l'économie du cinéma avec une table ronde intitulée " Femmes et cinéma : les Défricheuses ", soutenue par le CNC. Lumière 2018 : Women power. Séverine Danflous

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Arras Film Festival

2 au 11 novembre 2018

À L’EST RIEN DE NOUVEAU

Entre avant-premières de blockbusters (L'EMPEREUR DE PARIS, Jean-François Richet), nanars internationaux (KURSK, Thomas Vinterberg) et petits films faits maison (le plaisant HEAVY TRIP des Finlandais Juuso Laatio/Jukka Vidgren), il était difficile de trouver son chemin dans la programmation foisonnante du 19e Arras Film Festival. Une ligne s'est dessinée par défaut, à travers un palmarès qui a fait la part belle cette année au cinéma de l'Est, distinguant, entre autres, un film estonien (TAKE IT OR LEAVE IT, Liina Trishkina-Vanhatalo) et russe (JUMPMAN, Ivan Tverdovsky). Du premier, il n'y a pas grand-chose à dire : le catalogue du festival nous vendait

« un regard d'une grande justesse sur la paternité et l'identité masculine » ; or, c'est précisément l'absence de regard qui frappe dans TAKE IT OR LEAVE IT, qui a esthétiquement quinze ans de retard (on y trouve encore de nombreux plans de dos à la ELEPHANT - 2003 de Gus Van Sant) et aborde son histoire de paternité selon une logique typique des films de l'Est, c'est-à-dire en esquissant un background social misérabiliste.

   DEUX FILS

JUMPMAN présente les mêmes défauts : son portrait d'ado insensible à la douleur physique qui provoque des accidents de voiture pour arnaquer les assurances vaut comme une métaphore de la Russie poutinienne. Devant tant de désespoir social, LETO de Kirill Serebrennikov (programmé en marge de la sélection après le buzz cannois) aurait pu produire un effet rafraîchissant, mais on se demande quel est l'intérêt de ce film musical dédié au rock russe des années 1980, qui parodie l'énergie romantique et contestataire de la musique à travers une esthétique qui rappelle l'âge d'or de MTV (les années 1990). La qualité de cette 19e édition n'était donc pas à l'Est, elle est plutôt venue d'une programmation française exigeante, qui a permis de voir ce qui s'est fait de meilleur ces derniers mois (le très beau AMANDA de Mikhaël Hers, l'étonnant UN AMOUR IMPOSSIBLE de Catherine Corsini) et ce qui se présente d'ores et déjà comme la bonne surprise de ce début d'année : DEUX FILS de Félix Moati (cf. notre critique dans notre dernier numéro en kiosque). Jean-Sébastien Massart

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Festival de La Roche-sur-Yon

15 au 21 octobre 2018

la neige et le feu

Un prix pour LA FAVORITE de Yórgos Lánthimos (cf. critique dans le N°20 de janvier-février), un autre pour WHAT YOU GONNA DO WHEN THE WORLD'S ON FIRE ? (Roberto Minervini) : le palmarès de la 9e édition du Festival de La Roche-sur-Yon est à l'image d'une programmation riche et éclectique, qui faisait cette année le grand écart entre Carlos Reygadas (NUESTRO TIEMPO) et Jason Blum (HALLOWEEN en avant-première). Situé dans un ghetto historique de La Nouvelle-Orléans, WHAT YOU GONNA DO… devait être au départ un documentaire sur les origines de la musique afro-américaine, mais le réel s'est imposé et le film de Roberto Minervini a enregistré le feu d'une révolte naissante, dans un contexte de tension sociale après deux meurtres pour motif racial. Il est regrettable que cette colère n'ait pas davantage retenu l'attention du réalisateur et qu'elle ait été réduite, dans la parole des témoins, à des clichés sur la soumission séculaire des Noirs.

   WHAT YOU GONNA DO WHEN THE WORLD IS ON FIRE ?

On regrette aussi que des personnages tels que Titus et Ronaldo, deux gamins dont le père est en prison, n'aient pas eu plus de place, car c'est par eux que s'exprime ce qu'il y a de plus intéressant dans WHAT YOU GONNA DO… : le sentiment d'intranquillité d'une communauté, la conscience d'être du côté des dominés, voire des exilés. FIRST REFORMED (Paul Schrader) a aussi pris acte de cet exil à l'intérieur du territoire américain : c'est à la fois un grand film sur la crise mystique (un peu l'équivalent du SILENCE - 2016 de Martin Scorsese) et le portrait d'un pays au bord du chaos, le premier film, peut-être, à prendre la mesure du climato-scepticisme prôné par Trump. Grâce à Ethan Hawke, qui incarne un pasteur au bord du suicide, sorte d'ersatz de Travis Bickle sous antidépresseurs, grâce aussi à la photographie d'Alexander Dynan (qui trouve une texture d'image blanche, hivernale, presque neutre), le film fait l'effet d'une apocalypse douce : c'est le récit d'un effondrement silencieux qu'un pauvre pasteur croit dérisoirement pouvoir retenir encore, avec ce qu'il lui reste de foi. Beau film qui aurait mérité bien mieux qu'une sortie directe en VOD. Jean-Sébastien Massart

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Festival des 3 Continents

20 au 27 novembre 2018

CINÉMAS EN MUTATION

Pour célébrer sa quarantième édition, le Festival des 3 Continents mettait à l'honneur 77 films, parmi lesquels neuf en lice pour les Montgolfières d'or et d'argent. Point de convergence de cette remarquable tentative de synthèse des cinémas contemporains venus d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine (de Wang Bing à Marcelo Pedroso en passant par Tariq Teguia) : la question de l'adaptation d'une matière filmique plus que jamais aux prises avec un monde en pleine mutation, entre autres sous l'effet du renforcement du numérique. De cette résolution d'état des lieux, découlait une programmation investie par des longs métrages certes formellement hétéroclites (les distorsions entre social et imaginaire à la Weerasethakul dans MANTA RAY par le Thaïlandais Phuttiphong Aroonpheng ; le classicisme de MEMORIES OF MY BODY par l'Indonésien Garin Nugroho), mais le plus souvent en proie à une intention connexe : la mise en image presque systématique d'une translation latente, fréquemment induite par les problématiques de l'exil et des frontières. Ainsi, chaque protagoniste aperçu cette année au Festival des 3 Continents semblait faire l'objet d'un déplacement souterrain, contraint de quitter son milieu d'origine pour se fondre et se confronter à un nouvel espace. Dans TEMPORADA (André Novais Oliveira) - brillant film social brésilien dont la nébulosité solaire des personnages et le symbolisme rappellent l'esthétique à double tranchant de Kleber Mendonça Filho -, Juliana déménage seule dans la banlieue de Belo Horizonte, s'accoutumant aux hordes de moustiques contaminés et luttant contre un passé tortueux.

   TEMPORADA

Dans MANTA RAY, fable poétique sur l'accueil, un jeune pêcheur thaïlandais porte secours à un homme blessé - possible réfugié rohingya. Au déplacement physique du second, se greffe un mimétisme réciproque des deux personnages, comme si la solidarité les poussait à se changer en l'autre. Dans MEMORIES OF MY BODY, le transfert s'effectue à l'échelle d'un corps où cohabitent peu à peu masculinité et féminité. Dans le chef-d'œuvre iranien BASHU, LE PETIT ÉTRANGER (Bahram Beyzai, 1989) - dont MANTA RAY passe pour le miroir -, un garçon fuit son pays après avoir perdu sa famille dans les bombardements de la guerre Iran-Irak. Dans WINTER'S NIGHT, du Sud-Coréen Jang Woo-jin, un couple de quinquagénaires en crise retourne par hasard dans l'auberge où il a passé sa première nuit. Dans THREE ADVENTURES OF BROOKE, récit rohmérien proche de In Another Country (Hong Sang-soo, 2012), de la Chinoise Yuan Qing, une Pékinoise voyage au nord de la Malaisie. Au gré de ces œuvres, c'est tout un cinéma lézardé de parcours initiatiques méandreux qui s'agrège. De quoi en chemin sublimer la différence, s'affranchir des frontières, se rapprocher de l'altérité et surtout mieux appréhender la présente métamorphose du septième art. Alexandre Jourdain

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Festival Memory! (Myanmar)

9 au 18 novembre 2018

AFFAMÉS DE CINÉMA

Si le Waziya Theater et ses majestueuses colonnes romanes évoquent surtout la grandeur passée du cinéma birman, ce vieux bâtiment colonial retrouve depuis 2015 un peu de son lustre d'antan en accueillant le festival Memory!. Ses fondateurs, Séverine Wemaere et Gilles Duval, font feu de tout bois pour en faire le trait d'union entre ce passé oublié et l'avenir du Myanmar. Ainsi, ils ont restauré et projeté MYA GA NAING (Tin Maung, 1934) au terme d'une aventure rocambolesque, tandis qu'un atelier d'écriture et de production destiné aux jeunes Birmans, le Myanmar Script Fund semait les germes de la renaissance d'un cinéma indépendant. Un jury présidé par le réalisateur vietnamien Phan Đăng Di a couronné le projet le plus prometteur, une manière de montrer à ces aspirants cinéastes que le cinéma asiatique peut briller à l'international. Ce laboratoire a réussi à créer une petite émulation créative : cette année, les vainqueurs de l'édition 2016, Mg Sun et Ma Aeint, célébraient au pied de l'étincelante pagode Shwedagon le début de leur tournage.

   MYA GA NAING

Le festival Memory! crée ainsi de nouveaux espaces d'expression et de réflexion dans une société bridée par des décennies de dictature militaire. Il a notamment permis à des activistes autrefois emprisonnés de s'exprimer au Secrétariat, un autre vestige du passé colonial de Yangon, symbole tout à la fois de la puissance britannique et des espoirs déçus de l'indépendance. Dans un pays qui emprisonne ses journalistes, une sélection audacieuse dressait le portrait nuancé d'une presse protéiforme tantôt motivée par le seul appât du gain chez Kurosawa (SCANDALE, 1950), tantôt par la recherche de vérité et de justice dans APPELEZ NORD 777 (Henry Hathaway, 1948). Le festival Memory! n'a pas apporté ces idées avec lui. Au contraire, il a trouvé des Birmans affamés de cinéma par la dictature et ne fait qu'accompagner les nouvelles réflexions de la société birmane, devenant à la fois le marqueur et l'artisan de ses mutations contemporaines. Léo Durin

 

N°25 (nov.-déc. 2019)

Grand dossier et bilan des films des années 2010 + les films de fin The Irishman (Scorsese), The Lighthouse (Eggers) et Marriage Story (Baumbach)