ROUBAIX, UNE LUMIÈRE d’Arnaud Desplechin

 

Quel film étrange que ce Roubaix, une lumière... Étrange parce qu’il intervient à contre-courant d’une filmographie à l’univers bien établi dans laquelle il se fond pourtant de façon logique et naturelle. Abandonnant pour un temps ses personnages de prédilection, ses compagnons de voyages qui le suivent depuis ses débuts (Paul Dédalus et les autres), Desplechin prend un nouveau virage, encore un autre, qui l’amène cette fois sur les pas de l’enquête policière et du fait divers sordide, quelque part entre Truman Capote et Colombo, entre le film noir américain et la série policière française. Si le décor ne paye pas de mines (des rues sales, un commissariat un peu miteux ; le mélange de trivialité et de romanesque au cœur du cinéma de Desplechin aura rarement été aussi sollicité), l’écriture, toujours très dense du cinéaste, nous plonge dans une chronique extrêmement minutieuse d’une affaire dont les premiers rebondissements, à savoir les interrogatoires et la reconstitution, aurait, chez d’autres, été expédié en quelques minutes.

 

Desplechin se donne pour mission de décortiquer jusqu’à l’os les tenants et aboutissants d’une affaire, de mettre en lumière les liens qui unissent les personnages, les rôles qu’ils se donnent, s’imposent et subissent. Roubaix, une lumière est un beau pari de cinéma, ce qui suffit à en faire un très beau film, âpre et mystérieux. À Cannes cette année on aura vu beaucoup de grands cinéastes se répéter, tourner en rond, nous rejouer la même musique. Desplechin donne un autre souffle à cette sélection finalement pas très surprenante. Il y a quelque chose de très ludique dans le film, un amusement excitant tant on sent un cinéaste plein d’appétit qui travaille une matière mouvante et dont on ne saurait trop dire si il la maîtrise complètement. Et c’est bien cette indécision qui donne à Roubaix, une lumière son magnétisme, sa puissance. On nage en eaux troubles et on suit ce récit brumeux d’un regard inquiet sans trop savoir quelle sera notre destination finale. Ainsi, petit à petit, Desplechin, fidèle à lui-même, construit une constellation d’histoires qui forment un film extrêmement hétéroclite, fait de détours, de fausses pistes et d’impasses qui dessinent les contours d’une œuvre à part, qu’on à hâte d’explorer à nouveau pour en saisir toute la portée. Il y a comme toujours chez Desplechin une ampleur qui emporte tout sur son passage, une sensibilité, une terrible humanité qui irradie le film en quelques plans : Léa Seydoux dans le camion de police, Roshdy Zem à cheval, un zoom dans un tableau qui suggère un ailleurs, un rêve lointain, inaccessible. C’est toute la délicatesse et l’intelligence de Desplechin qui s’exprime dans ces quelques images. Dispersées ça et là dans le film, ces quelques éclats d’émotion scintillent à la manières des guirlandes de Noël qui illuminent les rues tristes de Roubaix, discrètement, modestement... Lucas Charrier

 

 

 

 

 

72e festival de cannes / jour 8

 

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