REVUE BIMESTRIELLE DE CINÉMA

Zhao Tao dans Les Éternels

71e festival de cannes / jour 3

LE LIVRE D’IMAGE de Jean-Luc Godard (1h34)

En ce jour 3, du haut de ses 87 ans, Jean-Luc Godard a de nouveau réussi à créer là stase dont nous rêvions avec peu de moyens et une inventivité toujours renouvelée. Si le politique est toujours au cœur de son processus de pensée, le cinéma regagne davantage d'espace dans son cinéma. Ce livre d'image rappelle malicieusement ses Histoires de cinéma(s). Certains diront que ce « livre » est bordélique et incompréhensible alors qu'il est salvateur, humaniste, rempli d'idées, que l'on peut secouer dans tous les sens, mais le Rubik's Cube godardien retombe toujours sur ses pattes. Mais nous y reviendrons.

LES ÉTERNELS de Jia Zhang-ke (2h30)

Autre moment de grâce avec le cinéaste chinois Jia Zhang-ke, avec cette histoire ample et magnifique de trahison et de cœurs brisés, étalé sur plusieurs années. Épuré comme jamais, le film parvient à transformer tout ce qui se loge sur son passage pour faire éclore l'émotion : certaines séquences sont si belles et si troublantes qu'elles nous font lâcher notre siège.

THUNDER ROAD de Jim Cummings (1h31)

À noter aussi à l'ACID, le premier film de l'américain Jim Cummings, Thunder Road, gagnant du dernier Festival de Sundance, belle découverte, avec un esprit décomplexé, une mise en scène à la nervosité assumée. Un réel plaisir. Thomas AÏdan

COLD WAR de Paweł Pawlikowski (1h25)

Des années 1940 aux années 1960 : 20 ans d'une histoire d'amour impossible. Un couple ballotté entre la France et la Pologne, aux rythmes des atermoiements de leur cœur. Voilà le mince récit que semble proposer COLD WAR de Pawel Pawlikowski quelques années après le succès mondial de IDA. C'est que l'on pouvait craindre une certaine ampoulation du style rigoureux du cinéaste avec ce nouvel opus dont la minceur apparente de l'argument pouvait être contrebalancer par une exagération du style. Or rien de tout avec COLD WAR qui touche souvent la grâce du demi bout des doigts, notamment lors de son premier mouvement qui voit une jeune chanteuse rencontrer un chef d'orchestre. Les séquences de chants (des castings aux allures de documentaire incantatoire) qui s'y succèdent émeuvent par leur enchevêtrement tragique avec le récit qui se met en place. Il faut évidemment préciser que Pawel Pawlikowski filme admirablement la musique : son énergie, sa présence dans un espace ainsi que sa puissance harmonieuse. Surnage alors avec COLD WAR le sentiment que sa fresque miniature peut se tenir au creux de la main, tout en ménageant à ses amants une place de choix dans nos cœurs. Morgan Pokée

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CASSANDRO THE EXOTICO de Marie Losier (1h13)

Présenté à l'ACID, la nouvelle œuvre de Marie Losier s'intéresse de prime abord à dresser le portrait de Cassandro, catcheur gay mexicain qui donne à ses performances sur le ring les allures d'un spectacle transformiste de haut vol. Or Losier déjoue - avec patience et bonheur - toutes les cases prévisibles de ce genre d'approche. Avec CASSANDRO THE EXOTICO se mêlent avec profondeur et sincérité plusieurs niveaux de réflexion qui amènent leur lot de questions : que peut un corps qui s'est donné en sacrifice pour son spectacle ? Où se niche le vrai dans l’artifice de la performance ? Quel est le coût d'une vie rattrapée par les excès du quotidien ? Entre chronologie du quotidien et discussions à bâtons rompus, le beau film de Marie Losier touche au cœur lorsqu'il assume pleinement son récit balayé aux quatre vents par les humeurs de Cassandro réalisant la dérive inexorable de son corps. Se joue alors là, avec une pudeur rentrée, la fin d'un mouvement qui trouve son prolongement dans la dernière partie expérimentale du film à la narration éclatée et aux frontières multiples. Morgan Pokée

 

N°18 — En kiosque le 6 septembre

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