REVUE BIMESTRIELLE DE CINÉMA

« Le nom des films »

MARS-AVRIL 2017

Où naissent le nom des films ? NOCTURAMA de Bertrand Bonello devait s’intituler ­Paris est une fête. LE SECRET DE LA CHAMBRE NOIRE de Kiyoshi ­Kurosawa s’appelait à l’origine La Femme de la plaque argentique. Que dire de tous ces films qui changent d’appellation en fonction des pays et des cultures ? Les films peuvent se nommer comme ils le veulent, tant qu’ils conservent une charge érotique. On prononce bien ­VERTIGO et SUEURS FROIDES pour désigner le chef-d’œuvre de Hitchcock, la portée évocatrice s’en trouve inchangée. Un titre de film porte en lui une promesse, celle de faire éclore le désir chez le spectateur : c’est la première porte d’entrée, avant l’affiche, la bande-annonce, le film lui-même. Le beau titre du dernier opus de James Gray, THE LOST CITY OF Z, véhicule une idée fixe, la solitude, un endroit perdu, un « Z » pour distiller le mystère, autant de motifs glanés ici et là ; cela participe du fantasme que l’on se fait d’une œuvre à venir. On se souvient des merveilleux titres RESTER VERTICAL (Guiraudie) ou LA LOI DE LA JUNGLE (­Peretjatko) – malins, évocateurs, en prise avec « notre » réel. Un intitulé cristallise une intention, un geste, une idée. Le cinéma d’horreur, auquel nous consacrons un large dossier dans ce numéro, en est la preuve la plus flagrante. Si ­ROSEMARY’S BABY génère de telles images dans notre mémoire, c’est aussi grâce à son appellation, mystérieuse et sensible. Pour prendre des exemples plus récents, GRAVE de Julia ­Ducournau et SPLIT de M. Night Shyamalan, synthétiques et efficaces dans leur titre, libèrent un somptueux parfum d’étrangeté et mettent en branle la psyché. Il faut jouer avec nous. La beauté du titre du dernier film de Paul ­Verhoeven, ELLE, vient de son insistance sur le ­personnage ­féminin (Isabelle ­Huppert) tout en caressant l’idée d’une ombre portée – s’il y a « elle », peut-il y avoir un « il » ? Un nom doit intriguer, brouiller les pistes. Si les non-cinéphiles oublient parfois le nom de l’auteur, ils mémorisent plus facilement le nom de l’œuvre, ils se l’approprient. Un titre « réussi » est toujours quelque peu sibyllin, à l’inverse du dernier pensum de Michel Onfray, appelé en toute élégance Décadence  ; à ce degré-­là, ce n’est plus un nom, mais un feu longue portée écrasant la pensée. Pas de titre choc nécessairement, mais un éveil à la curiosité. PARIS PIEDS NUS, d’Abel et Gordon, invite-t-il à côtoyer des personnages baguenaudant dans Paris pieds nus ? Que signifie TRAMONTANE, de Vatche Boulghourjian ? Ces appels poétiques drainent des ramifications nombreuses et invitent à la réflexion. Un titre ne doit pas flatter nos bas instincts, mais résonner en nous comme un mantra.

Thomas AÏDAN

ROSEMARY'S BABY (1968), Roman Polanski

La Septième Obsession N°9, revue bimestrielle de cinéma