REVUE BIMESTRIELLE DE CINÉMA

ÉDITO DU N°18

« Breaking the chaos »

SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018

À la vision de THE HOUSE THAT JACK BUILT à Cannes, il nous est ­apparu indispensable, dans un geste polyphonique similaire à celui qui nous avait animés pour notre numéro sur Jeff Nichols en janvier 2017, d’interroger certes Lars von Trier lui-même, mais aussi les personnes qui construisent avec lui depuis de nombreuses années ces films

« improbables », faits de répétitions visuelles et sonores saisissantes, d’analogies bienvenues et inspirantes, de procédés opératiques entêtants. Contre-pied de la technique traditionnelle, jouant chaleureusement sur tous les modes possibles, ce cinéma, comme celui de Godard, renverse littéralement les principes originels, transcende la matière même de l’image. De sa productrice, ­Marianne Slot, à son directeur de la photographie depuis ­MELANCHOLIA (2011), ­Manuel ­Alberto Claro, en passant par Matt Dillon, qui n’a pourtant tourné qu’un seul film avec lui mais semble avoir tout compris de l’univers du cinéaste danois, leur parole dit combien Lars von Trier est l’artiste contemporain le plus important de sa génération. Il est difficile de nos jours, parmi la masse de films qui s’offre à nous, de sentir une telle explosion sanguinaire des sens et des sentiments. Cet amour des acteurs, des formes, des conversations qui ne s’arrêtent jamais, est aussi un besoin intime, profond, de discuter le monde et ses ambi­valences. On pourra toujours s’entêter à penser que le cinéaste est un salaud, détestant l’humanité, mais ce serait passer sous silence l’immense singularité qui définit chacun de ses films, notamment cet humour noir se faufilant au cœur de chaque séquence, parfois même les plus cruelles, hurlant à la mort son désespoir et son inquiétude de voir notre civilisation se désagréger sans crier gare. La cruauté chez Lars von Trier n’est pas un gage de talent, mais un passage obligé, traduisant la dureté du réel – l’époque actuelle est ­souvent plus rude que ce que Lars von Trier désigne dans ses films. Alors oui, certaines images peuvent heurter, mais à quoi servent les images cinématographiques si elles ne font que nous protéger ? Ce que certains nomment misanthropie n’est dès lors qu’un humanisme qui a conscience de la médiocrité, sans en détériorer la poésie macabre qui en découle. On oublie à quel point le cinéma peut être le témoin de nos acharnements mentaux. Lars von Trier ne fait que montrer combien nous sommes seuls, ignorants, tristes, que notre monde se réfugie un peu plus chaque jour dans le chaos devant la menace d’un avenir traumatique. L’art de la beauté n’est pas d’être sublime, mais de dire la vérité. Songez à ce que Björk disait dans DANCER IN THE DARK (2000) : « I’ve seen it all ». Lars von Trier n’est pas qu’un artiste de grand prestige à la mélancolie assumée, c’est aussi un modèle pour toute une nouvelle génération de cinéastes en herbe. C’est le cinéma ultime.

Thomas AÏDAN

THE HOUSE THAT JACK BUILT, Lars von Trier

La Septième Obsession N°18, revue bimestrielle de cinéma

 

N°19 — En kiosque le 2 novembre

Deux couvertures au choix : Suspiria (Luca Guadagnino)

ou Roma (Alfonso Cuarón)

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