REVUE BIMESTRIELLE DE CINÉMA

ÉDITO DU N°14

« L’éveil »

JANVIER-FÉVRIER 2018

2018 s’ouvre en compagnie de formes filmiques qui suscitent un ravissement sans égal, peuplant nos esprits d’émotions limpides et géné­reuses, impossibles à départager, d’où le choix inédit pour la revue de proposer au lecteur deux couvertures. LA FORME DE L’EAU de Guillermo del Toro et CALL ME BY YOUR NAME de Luca Guadagnino écrivent sur la puissance de l’amour, faisant circuler en leur sein un vaste réseau initiatique sur la découverte de soi, et explorant le parcours de deux personnages qui, chacun dans leur récit, arpentent le territoire ubuesque du désir et de ses différents mondes, s’éprennent d’une « créature », soit l’analogie de la sexualité et de l’inconnue. Ce désir vertigineux vibre comme un feu roulant. Eliza (LA FORME DE L’EAU) ou Elio (CALL ME BY YOUR NAME) sont tour à tour effrayés par leur propre désir mais ils ont surtout peur d’éveiller leur « moi » profond. Certaines séquences font mouche, surtout dans une époque balisée par la moralisation des œuvres. La scène de sexe entre l’héroïne et le « monstre » dans le film de Del Toro, fait songer à la séquence inoubliable dans ONCLE BOONMEE (2010), lorsqu’une déesse thaïlandaise accepte de se laisser faire l’amour par un mystérieux poisson-chat. Il y a du mystère également dans la psyché vibrante et fabuleuse du jeune Elio – entêtant Timothée Chalamet  – dans CALL ME BY YOUR NAME. L’appréhension avec laquelle il patiente le plaisir est bouleversante de vérité, tant la mise en scène épouse l’organicité et l’épure pour rompre avec toute rétention intellectuelle. Entre les mièvreries américaines et certains pensums du cinéma « artistoïde » servis en soupe depuis quelques mois, ces « films évolutifs » procurent dès lors un bonheur immense pour leur amour sans faille de la fiction (c’est-à-dire l’intelligence du cœur et de l’esprit réunis dans une même intention). Nous avons viscéralement besoin d’œuvres qui nous disent combien les esprits peuvent tous se rencontrer, que les communautés peuvent se marier sans se rejeter, que les corps peuvent s’aimer puissamment, sans interdit. Il n’y a manifestement aucune morale dans ces deux films, mais une seule boussole pour la route : celle de l’élévation par la connaissance de soi. Dans ce cheminement solitaire mais nécessaire, on ne voit plus seulement le personnage mais sa personnalité, qui ne demande qu’à être éclairée. Dans leur conclusion, LA FORME DE L’EAU et CALL ME BY YOUR NAME donnent à voir Eliza et Elio, révélés à eux-mêmes, parvenus à briser la roche emprisonnant le cristal d’amour qui sommeillait en eux. On ne peut qu’être exalté à l’unisson devant ces poèmes sur l’identité et la gageure de l’existence, sur ce que cela implique dans notre rapport à l’autre, à soi en l’occurrence. Miroir tendu à notre âme, le cinéma dans sa constitution même, ne s’adonne qu’à nous tendre la main sur le chemin. C’est un éveilleur pétri de ­lumière.

Thomas AÏDAN

LA FORME DE L'EAU, Guillermo del Toro

La Septième Obsession N°14, revue bimestrielle de cinéma