REVUE BIMESTRIELLE DE CINÉMA

ÉDITO DU N°12

« Transformer »

SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017

Les temps ont rarement été aussi sibyllins. Les conflits s’éternisent, les ados politiciens (Donald Trump, Kim Jong-un) excellent en zèle comme si nous n’avions pas compris par l’Histoire que la rage n’entraîne jamais la paix, le paupérisme devient légion, les artistes peinent de plus en plus à créer dans des conditions saines, les usines à statistiques rendent la vie impossible, les communautarismes ne cessent de grandir. Et l’art dans tout cela ? La fiction a-t-elle encore le pouvoir de nous exalter à l’heure des angoisses collectives ? Parfois, on se retrouve devant une œuvre dont on ressort la gorge serrée, les paupières humides. Quelque chose nous a touchés. Si le film de Robin Campillo 120 BATTEMENTS PAR MINUTE est un événement, c’est parce qu’il a le potentiel de fédérer, de construire une force populaire. Le récit dramatique des années Act Up, véritable plongée existentielle au cœur de la décennie 1990, entre espoir et incertitude, est éblouissant de vérité. On ne peut rester insensible face à ce western fluvial, où la vie circule vitesse grand V. Un film sanguin, moléculaire, qui nous intime de nous battre pour transformer la société et les dogmes qui l’animent. Surtout quand l’époque est aussi revêche que la nôtre, mouvante et instable, avec des technologies qui se vampirisent entre elles. Il faut trouver son BEAU SOLEIL INTÉRIEUR, pour reprendre le magnifique titre du film de Claire Denis, qui résonne en nous comme un chant d’amour et de lumière. Même dans l’angoissé BARBARA de Mathieu Amalric, une sorte de courant chaud traverse notre échine, nous cajole, nous fait du bien. Le cinéma ne doit pas reproduire à la lettre les passions tristes qui nous tourmentent. Il doit tout transformer. C’est peut-être ce qui nous a le plus gênés dans HAPPY END de Michael Haneke, cette tendance à annuler les sentiments, alors que l’on aurait voulu voir un véritable happy end et non un récit qui s’amuse à nous enfoncer encore plus dans la solitude. À l’inverse, dans le film de Campillo, alors que la Faucheuse est venue prendre l’un des personnages, son petit ami s’en va baiser avec un camarade, non pour le remplacer lamentablement mais pour perpétuer la vie. C’est une transformation intérieure, une mutation. C’est pour cela que la parole, unique et sensible, de Juliette Binoche dans ce numéro a quelque chose de libérateur. Cette guerrière de l’intime dit le mot magique à chaque phrase : transformer. Il suffit de voir la troisième saison de TWIN PEAKS, qui a habité notre été, pour se rendre compte combien un artiste inspiré répare la sécheresse ambiante : Lynch transforme littéralement chaque plan. Une autre histoire s’écrit, comme s’il fallait tout transformer pour émouvoir. Mais Lynch ne se contente pas de filmer ce qu’il voit, il dit ce qu’il ressent. Comme l’écrivait Saint-Exupéry,

« On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux ».

Thomas AÏDAN

TWIN PEAKS: THE RETURN (2017), David Lynch

La Septième Obsession N°12, revue bimestrielle de cinéma