REVUE BIMESTRIELLE DE CINÉMA

© Dominik Fusina Art Photography

Parfois le cinéma se souvient qu’il n’est pas un art de l’objectif mais bien du subjectif. Que sa vision du monde peut échapper à la réalité et distordre notre perception. En d’autres termes opérer un glissement de perspective. Deux fictions et un documentaire présentés à Cannes ont ainsi modifié notre rapport au réel. Les deux premiers sciemment, le troisième en revanche involontairement par manque crucial d’acuité.

 

Burning du coréen Lee Chang-Dong, en lice pour la Palme d’or, narre la rencontre fortuite entre un jeune homme se rêvant écrivain et une jeune fille animatrice pour supermarchés. Elle doit partir en Afrique et lui demande de nourrir son chat. Animal qu’il ne parviendra jamais à apercevoir dans les 12 mètres carrés où vit sa maîtresse d’un soir. À son retour, cette dernière lui présente Ben, beau et riche séducteur à l’étrange passe temps. Un triangle amoureux, traversé par les inégalités sociales de la Corée de Sud qui bascule imperceptiblement, grâce à la mise en scène et à un scénario riche en ellipse et hors champ, vers une étrangeté qui affranchit peu à peu le récit de ce que nous pensions en avoir compris. Une adaptation d’Haruki Murakami et de Faulkner tendant peu à peu vers une abstraction où nos certitudes se brouillent, nous poussant à réinventer sans cesse la dramaturgie, aidé par les indices glissés dans le cadre et les dialogues par l’auteur de Poetry qui refuse néanmoins de céder à la moindre résolution. Nous laissant face à un passionnant et vertigineux méandre d’hypothèses et de suppositions. Grandiose.

 

Tout aussi nébuleux, l’inégal mais assez intriguant Under the silver lake, troisième long-métrage de l’américain David Robert Mitchell (It follows) présenté en compétition. Un homme jeune dilettante et indolent (Andrew Garfield enfin sexy et ambigu) cherche à découvrir ce qui a pu arriver à une jeune femme ayant mystérieusement disparu. Une sorte de polar mystique et éthéré se déroulant dans les quartiers de Los Angeles et convoquant mythes, figures iconiques et légendes urbaines de la capitale du cinéma. Un film de fantômes trop long (près de 2h15), au scénario alambiqué mais porté par une force hypnotique impressionnante qui, telle une lanterne magique, trouble notre regard à la manière d’un cauchemar éveillé et nous plonge dans un paradis à la fois artificiel et infernal.

 

En revanche, la distorsion du réel dont nous nous serions bien passé, c’est l’impasse dans laquelle s’échoue dès le départ La traversée (séance spéciale) le nouveau documentaire de Romain Goupil, lauréat en 1982 de la Caméra d’or pour Mourir à 30 ans. Au lendemain de la victoire d’Emmanuel Macron, il suit Daniel Cohn Bendit dans un voyage à travers la France rurale et prolétaire. Le manque de rigueur du montage et le choix discutable de scènes au mieux anecdotiques au pire embarrassantes de bêtise où l’ancien chef de file de mai 68 semble, à travers ses questions ou ses commentaires, totalement déconnecté des mondes paysans ou ouvriers et de leurs problématiques, desservent sans cesse la portée politique du propos. Un hors sujet patent et agaçant, sorte de télé-réalité pour vieux papys autrefois révolutionnaires et désormais aussi obsolètes que ceux du Muppet Show.

 

mercredi 15 mai

BLOC-NOTES N°7

« DISTORSIONS DU RÉEL »

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BLOC-NOTES N°6

mardi 15 mai

« L’ASIE AVANCE EN FORCE TRANQUILLE »

Nous avions parié dans les colonnes du dernier numéro de La Septième Obsession que le cinéma asiatique serait l’un des temps forts de cette édition. Éclectique, politique ou féerique, il aura clairement confirmé cette attente.

 

Commençons avec Long day’s journey into night, deuxième film du chinois Bi Gan, repéré il y a quelques années avec Kaili Blues et qui revient avec une rêverie éthérée où un tueur cherche à retrouver la femme qu’il avait éperdument aimée vingt ans plus tôt. Un scénario en pointillés, prétexte pour le cinéaste à déployer une artifice de mise en scène qui ne fonctionne hélas qu’un temps. Le vaporeux dans lequel baigne le film finit par manquer de corps et aspirer dans son trou noir esthétique toute émotion formelle et narrative. L’arrivée de la 3D dans la seconde moitié du film réalisée en un plan séquence de plus d’une heure s’avère un gimmick qui ne tient que partiellement ses promesses d’onirisme mélancolique. Le jeune cinéaste connaît clairement ses classiques (Wong Kar-wai, Tsai Ming-liang) mais n’en possède pas encore la grâce et le mystère.

 

Plus convaincant bien que ténu et peu équipé pour résister au mastodonte de la compétition cannoise, Asako I & II de Ryusuke Hamaguchi, l’auteur de Senses, actuellement sur les écrans. Une jeune femme croise un jeune homme. Coup de foudre. Mais il disparaît. Quelques années plus tard, notre héroïne croit le reconnaître dans les traits d’un autre. Une histoire d’amour commence, sans cesse parasitée par le souvenir de ce double si ressemblant et pourtant si différent. Une fiction féminine, sans fioritures ni effet tape à l’œil, à la précision discrète, qui tisse autour de cette histoire d’amour à trois une réflexion toute en affliction sourde du sentiment d’être passé à côté d’une grande passion amoureuse et de n’en vivre depuis qu’une pâle réplique. La douceur du traitement circonscrit sans l’appesantir la solitude du personnage central, une femme douce et résiliée mais à laquelle le hasard offrira une seconde chance.

 

Le film fut, hélas pour lui, présenté le même jour que celui de son compatriote Kore-eda (il faut que le festival nous explique la pertinence de cette double programmation) et n’a pas pu résister à la puissance tranquille et accomplie du somptueux Une affaire de famille. Un homme et son fils, vivant de petits larcins, découvrent une petite fille esseulée dans une ruelle glaciale. Ils la ramènent chez eux où vivent une grand-mère dont la retraite est la principale source de revenus de cette famille, une escort girl et la compagne du père. En une seule fiction débordante d’une humanité qui ne tombe jamais dans le piège de la commisération ou de la mièvrerie, le cinéaste brasse sans se répéter les sujets récurrents de son œuvre : le social, les laissés-pour-compte de la réussite affichée du Japon et ce questionnement plus que jamais indispensable sur la famille et sur le fait qu’elle ne se définisse pas uniquement sur les liens du sang. L’immense Kore-eda trouve ici une chance de remporter une Palme méritée depuis longtemps et qui permettrait à un public français encore plus large de découvrir l’œuvre d’un auteur dont l’un des talents est de savoir parler de son pays avec une acuité universelle.

 

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BLOC-NOTES N°5

lundi 14 mai

« JE VEUX DU QUEER »

Un de nos confrères, visiblement énervé par la prolifération de films à connotation LGBT sur la Croisette, échangeant avec un de ses amis lui aussi agacé, tentait une blague d’un goût douteux sur le fait que les films hétérosexuels débarqueraient enfin dans quelques jours.

 

Ah le bienheureux temps regretté du placard. Où il n’y avait ni lesbiennes kenyanes, ni gays atteints du sida, ni garçons rêvant de devenir fille. Une blague foireuse qui fait écho à l’initiative de quelques professeurs du collège qui, ayant pourtant accepté de participer au programme de Cannes Juniors (des élèves de troisième voient des films et votent pour l’un d’entre eux), se sont désengagés fissa lorsqu’ils ont découvert que l’une des fictions sélectionnées, Mario de Marcel Gisler, mettait en scène deux adolescents footballeurs (milieu historiquement hostile aux homos) se découvrant une attirance mutuelle. Que l’on rassure ces prétendus pédagogues, un baiser entre deux filles ou deux garçons n’est jamais contagieux. Et que les ados se devinant une sexualité différente finiront bien par y céder. Leur communiquer votre haine risque juste de les perturber un peu plus. C’est en réaction à tout cela que l’on s’intéressera aujourd’hui aux films qui mettent justement en scène ces « différences ». Simplement parce qu’elles existent, qu’elles inspirent et qu’elles disent quelque chose du salutaire changement de mentalité. Désolé pour les réacs nostalgiques.

 

Le genre, son incertitude, le désir, ses multiplicités et les nombreuses combinaisons qu’offrent l’un comme l’autre est au cœur de Climax de Gaspard Noé présenté à la Quinzaine des réalisateurs. Ce cinéaste pourtant peu réputé LGBT friendly filme de manière assez virtuose un groupe de danseurs lors d’une soirée qui en raison d’une drogue versée dans la sangria finira tragiquement. Les corps sont ici les catharsis des troubles sexuels dans une chorégraphie d’amours multiples et de mort formellement impressionnante. Noé se réconcilierait-il enfin avec sa psyché polysexuelle ? Il était temps. En revanche le message contre l’usage de stupéfiants est assez bêta.

 

On passera rapidement sur Les Moissonneurs du sud africain Etienne Kallos. Un jeune garçon vivant dans une famille de fermiers ultra religieux vit dans la douleur son attirance pour son meilleur ami. L’arrivée d’un ado rebelle au sein de cette communauté rigoriste va bouleverser son fragile équilibre de vie fait de déni et d’interdit. À force de tout contenir, de surenchérir jusqu’au cliché l’austérité ambiante et de retenir la moindre incarnation charnelle, le film se vide irrémédiablement de son contenu pour n’être au final qu’un objet théorique.

 

Autre premier film et déjà une promesse de cinéaste, Girl de Lukas Dhont, lui aussi projeté à Un Certain Regard. Ce jeune metteur en scène belge travaille au corps l’histoire de cette jeune danseuse née garçon et qui s’apprête à achever sa transition. Un film de l’organique malmené, éprouvé mais porteur d’espoir où la caméra et le montage se suffisent presque à eux mêmes pour dire le combat mais aussi la détermination et la fierté de l’héroïne. Les dernières minutes du film sont plus fragiles, plus posées en termes de sémiologie doloriste des transgenres, mais n’atténuent en rien la force farouche de ce portrait d’une rare justesse et sensibilité.

 

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BLOC-NOTES N°4

samedi/dimanche 12-13 mai

« La guerre est une affaire de femmes »

Le festival de Cannes s’étant découvert une fibre féministe de façon très opportune au lendemains des événements de harcèlement et d’inégalité salariale qui ont secoué le monde du cinéma cette année, trois films étaient programmés hier avec pour point commun de mettre en scène des combattantes.

 

Des films manifestes et plaidoyers vantant le courage et l’opiniâtreté des femmes, sujet noble s’il en est et politiquement correct mais qui ne fait pas pour autant du bon cinéma. Pour une merveille que nous réserverons pour la fin de ce billet d’humeur, il nous fallut subir deux fictions laborieuses et médiocres. La Palme du mauvais goût étant remportée haut la main par Eva Husson et ses Filles du soleil présenté en Compétition. Facile de comprendre sur le papier du moins le choix de ce deuxième film qui narre les exploits d’une poignée de soldates kurdes luttant contre de très méchants djihâdistes à peine caricaturaux, faits de guerre dont témoigne à leur côté une journaliste de terrain plus courageuse que ses collèges masculins que l’on voit dès le début du film fuir lâchement la zone de conflit. Deux sœurs de lutte qui vont se reconnaître au milieu de corps et des décombres. Outre la bêtise du scénario qui ose tout (l’héroïne recherche son fils kidnappé pour devenir enfant soldat, une femme sortie des geôles qui accouche en zone frontalière), le film exaspère surtout dans sa facture. À force de vouloir rendre cette laideur esthétique (ralentis, contre plongées vaporises, effet de lumière type Puy du Fou pour une scène de bombardement nocturne), la cinéaste enchaîne  mauvais goût et contre sens. Mais parions que le film, par son sujet et la prestation de Golshifteh Farahni dans le rôle principal, à de très sérieuses chances de se retrouver au palmarès.

 

Autre déception, Woman at War présenté à la semaine de la critique. Son réalisateur Benedikt Erlingsson met en scène une survoltée du désengagement civique qui passe son temps à couper des lignes électriques provenant son pays, l’Islande dans un chaos absolu. Deux idées pas plus au scénario (elle s’apprête après cinq ans d’attente à adopter une petite ukrainienne et dirige une chorale c’est tout pour les péripéties du récit) et une seule à l’image puisque le style on peut dire du film qu’il repose sur une musique diégétique, c’est à dire interprétée en live à l’image par un trio de jazzmen barbus et trois chanteuses locales en tenue pittoresque (robe du bure et pâquerettes dans les cheveux). « Les femmes ne cèdent jamais » est la morale de ce film. Notre patience en revanche cède vite devant tant de pose et de vacuité.

 

Le salut tant espéré vint de Jafar Panahi et son Trois Visages qui concourt pour la Palme d’or. Une actrice de la télévision iranienne, ayant reçu la vidéo du suicide d’une jeune lycéenne, se rend dans le village de la jeune fille accompagnée par Panahi qui, comme dans Taxi Téhéran, conduit à la fois la voiture et le regard du spectateur dans ce drame sociétal, peinture subtile et tragique de l’Iran d’aujourd’hui et de la condition de la femme en particulier. Puissant et modeste, un film qui prouve que le cinéma n’a pas besoin d’effets tape à l’œil ou de mise en scène intrusive pour toucher au plus juste du cœur de son sujet. La justesse du regard suffit.

 

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BLOC-NOTES N°3

vendredi 11 mai

« Dites moi ce que vous en pensez... »

Entendu sur la croisette : « Ce que j’aime le plus dans le film égyptien c’est qu’il ne nous montre pas le lépreux d’un coup. Mais par petits bouts. Pour nous habituer. Parce que, soyons sans langue de bois, je n’ai pas envie de voir un lépreux comme ça, en gros plan, sans y être préparé. »

 

C’est vrai que ce serait dommage que la vision du malheur combinée à celle de la pauvreté gâche la digestion des pâtes à la truffe commandées par notre collègue et remboursées par de pharaoniques notes de frais. Le souci de ce commentaire c’est que non seulement il met le doigt sur le défaut du film qui cherche justement à édulcorer la frontalité de son propos pour être sûr de ne pas traumatiser le spectateur, mais qu’il atteste surtout de l’absence cruelle de ce qui est l’essence même du cinéma : un point de vue. Attesté. Engagé. Que l’on peut contester ou discuter mais qui marque un territoire de pensée sociétale, idéologique ou politique.

 

Les Âmes mortes de Wang Bing, documentaire de plus de huit heures présenté en Séance Spéciale, en est la preuve incontestable. Car filmer sans point de vue de cadre ou de temporalité les témoignages des rescapés des camps concentrationnaires de Mao où se déroulèrent les pires exactions et violences commises à l’égard des rééduqués de la grande révolution, est un projet qui s’effondre d’emblée si le metteur en scène s’y attaque sans angle d’approche et sans perspective. Rien que la durée du film est un point de vue. Il ne s’agit pas d’aller au record mais bien de travailler dans son intégralité, ou au moins en minimisant les plans de coupe, les récits de ces victimes témoins dont la parole se délie et ne se déploie que sur la distance. Distance qui fait écho au sentiment de confiance que parvient à instaurer Wang Bing. Qui capte ici les étapes de la confession mémorielle, donnant à entendre autant qu’à voir à travers le langage corporel, la gêne, le déni, la destruction psychologique puis la parole d’abord entravée puis prudemment libérée.

 

10 years in Thailand également présenté en Séance spéciale est un collectif de quatre courts métrages dystopiques imaginant la Thaïlande dans une dizaine d’années. Inégaux dans leur résultat final, ces quatre films partagent en revanche une affirmation du point de vue. Prudemment certes car s’attaquant à des sujets éminemment tabous (royauté, junte au pouvoir ou religion bouddhiste) mais que les auteurs égratignent avec impertinence discrète grâce à de belles idées scénaristiques et formelles. Par exemple, dans un jardin public en chantier, autour d’une statue d’un roi bien seule au milieu d’une étendue de sable, Apichatpong Weerasethakul filme des amours clandestines et un vendeur à la sauvette qui tente de refourguer une machine qui apaise le sommeil. Un « dormez je le veux », révélateur du manque de liberté d’un pays où le monarque, considéré comme bienveillant, n’est en réalité que le pion garant d’une dictature militaire libre ainsi de tous mouvements.

 

Sans point de vue le septième art n’est qu’une plate illustration. Avec, il devient une expression libre, vivante et salutaire. Il est permis de préférer cette seconde définition.

 

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BLOC-NOTES N°2

jeudi 10 mai

« Je suis un être humain comme les autres »

Ou le festival se découvre un cœur. Et les qualités qui vont avec. Soient l’empathie, la tolérance et l’altruisme. Un grand moment d’amour pour tous orchestré par trois films radicalement différents thématiquement et formellement mais partageant cette commune injonction : aimons nous les uns les autres. Sauf que nous sommes critiques et que par définition 1/ nous sommes naturellement immunisés contre toute forme de ressenti émotionnel et que 2/ nous sommes des rebelles et ne faisons jamais ce que l’on exige de nous. Tout ça pour dire que nous n’avons été séduit par aucun de ces grands élans d’humanisme poussifs.

 

Rafiki, premier film kenyan de la cinéaste Wanuri Kanyu prend fait et cause pour la communauté LGBT, fortement malmenée par une nation hyper catholique et radicalement homophobe. Soit l’histoire de deux belles adolescentes, filles de deux candidats opposés à une même fonction politique et tombant amoureuses l’une de l’autre au premier coup d’œil. Un premier long très pop et très 1980 dans sa charte de couleurs floues qui dénonce le sort souvent tragique que subissent les homosexualités sur le continent africain. Mais les meilleures intentions ne font pas les bons films. Et s’il est indispensable de saluer ici le courage de la metteuse en scène et de ses comédiennes et comédiens, il est aussi permis de déplorer un regard moins frontal qu’espéré (le sort des lesbiennes dans ces pays est hélas infiniment plus violent qu’il ne l’est montré ici) un peu trop atténué par la volonté de faire un film consensuel, militant et positif.

 

Infiniment plus fréquentable toutefois que Gräns du danois Ali Abbasi. Une femme au physique particulièrement disgracieux filmée au plus près de sa laideur par une caméra intrusive est une douanière réputée pour sa capacité à renifler le moindre contrevenant. Renifler car son odorat animal (elle grogne tout en écartant ses larges narines) lui permet de détecter la moindre trace de gène ou de culpabilité. Un talent qui lui permettra de participer au démantèlement d’un réseau de pédophiles et de tomber amoureuse d’un alter ego transgenre qui lui révélera sa véritable nature. Et oui braves gens gâtés par la baie et indifférents par principe au malheur de celles et ceux qui sont nés différents, notre femme freak aura aussi droit à la passion et sa part d’humanité. D’ores et déjà l’un des films les plus agaçants dans sa provoc' potache de cette édition.

 

La compétition n’aura pas évité cette leçon de morale avec le seul et unique premier film à concourir pour la Palme d’or : Yomeddine de l’égyptien Abu Bakr Shawky. L’odyssée d’un lépreux au grand cœur qui quitte la léproserie où il croupit depuis 40 ans pour retrouver la trace de ce père qui l’y abandonna dès son plus jeune âge. Sur l’autel du lénifiant, le cinéaste ose tout avec une délicatesse de pachyderme dans ce mélo faussement digne, embourbé dans une bande originale omniprésente jouant les poteaux indicateurs des émotions (tristesse, joie, complicité, crainte) que le cinéaste souhaite imposer au spectateur. Et une large louche de bonne conscience pour festivaliers qui découvrent que malgré leur faciès abîmé, les lépreux sont des êtres humains (dialogue répété quatre fois dans le film pour les mal comprenants) comme tout à chacun. Ah bon ? Sans blague ?

 

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BLOC-NOTES N°1

mardi/mercredi 8-9 mai

« Je suis de bonne Rumeur ce matin »

Le festival de Cannes se nourrit de petits rituels immuables. Celui par exemple - mesquin convenons en - de comparer son accréditation avec celle de ses copains (ou soi disant) et de découvrir effaré qu’ils bénéficient d’un meilleur accès aux salles que vous. Alors qu’aux dernières nouvelles ils s’étaient retirés du métier. Ou celui, et ce dès le premier jour de la compétition, de savoir déjà qui remportera la Palme d’or parce que, c’est bien connu, vous jurent ceux qui se livrent à ce petit jeu fort heureusement stérile, que tout est politique et petits arrangements entre gens du métier.

 

Mais le jeu préféré des festivaliers, pratiqué par au moins 90% d’entre eux, c’est la rumeur. Le bruit de couloir. Le gossip comme diraient les anglo-saxons. La règle du jeu est élémentaire : raconter n’importe quoi. Colporter sans la moindre preuve ou vérification une information à sensation. Et le faire savoir à un maximum de personnes. En les faisant jurer bien sûr de ne rien en dire, tout en espérant bien évidemment qu’elles n’en feront rien. Comment reconnaître cette fake news ? Rien de plus simple. Tout commence par une voix qui vous chuchote à l’oreille sur le ton de la confidence «  je sais de source sûre... ». Soyez certains que le ou la colporteur de ce potin de Croisette ne possède aucune source fiable. Mais plus c’est gros plus ça passe.

 

Trois principales catégories se distinguent durant le festival. La première concerne le jury. Nos amis de la source sûre ont appris par une vague relation qui connaît quelqu’un dont un cousin éloigné s’occupe de ravitailler le jury en eau plate qu’ils ne s’entendent pas du tout, qu’ils se crêpent le chignon et font tout pour s’éviter. Nous sommes d’accord l’info est aussi inutile que possible mais année après année tout le monde se repaît des prétendues bagarres auxquelles se livreraient les jurés. L’ultime couche de tant d’inepties étant posée le jour du palmarès qui ne s’explique bien sûr que par les rivalités et dissensions qui ont perturbées les débats.

 

La seconde catégorie concerne les accueils des films par les mêmes jurés. Machine qui connait aussi quelqu’un qui connaît... (voir quelques lignes plus haut) a vu truc partir furibard de la projection pendant que bidule cherchait à sauver son maquillage menacé par un torrent de larmes. On sait aussi toujours de la fameuse source sûre que le président a forcé tous ses camarades de jeu de revoir vers 3 heures du matin le film chinois de cinq heures en plan séquence unique. Si si, juré.

 

Mais c’est la dernière catégorie qui nous intéresse le plus. D’abord parce que plus populaire (tout le monde peut y jouer nul besoin d’être un grand de ce monde pour en être la victime) et qu’elle nous concerne régulièrement : l’incontournable qui couche avec qui. Peu importent les films, le niveau de la compétition, les pépites cinéphiles glanées ici ou là, seule la coucherie fait ici l’objet de toutes les curiosités. Vous voyez deux films de suite assis à côté d’un ami ou une copine et hop dès le lendemain vous avez couché avec elle ou lui ou les deux en même temps. Deux jours après on vous aperçoit avec une autre personne en train de discuter et hop, vous voilà classé à vie dans la catégorie des butineurs de bas étage incapable de garder votre engin dans votre poche. Et ce n’est pas de la médisance. On le sait de source sûre. Alors qu’hélas nos nuits sont d’un calme abyssal. Mais point de rancœur. Bien au contraire. Je profite même de ce billet d’humeur pour remercier toutes celles et tous ceux (qui se reconnaîtront) qui font de ma vie sexuelle un scénario de film porno. Car quitte à être l’objet de ces sources sûres, mieux vaut passer pour un infatigable libidineux qu’un coincé du cul.

 

N°18 — En kiosque le 6 septembre

The House that Jack Built + entretiens exclusifs avec Lars von Trier et Matt Dillon, une histoire du mal au cinéma, Bruno Dumont, Michel Ocelot...