REVUE BIMESTRIELLE DE CINÉMA

© Dominik Fusina Art Photography

BLOC-NOTES N°7

jeudi 23 mai

 

sortez les rames

 

Vous êtes tranquillement adossé à un mur en train de somnoler, tentant de récupérer quelques minutes de sommeil histoire de ne pas tomber en catalepsie durant la prochaine projo, lorsque l’un de vous confrères déboule, se plante face à vous et vous affirme sans forme de politesse type bonjour ou pardon de te déranger : « toi je suis sûr que tu n’aimes pas le... ». Réveillé en sursaut, vous balbutiez un « quoi ? comment ? mais on n’en a même pas parlé ». Mais rien ne stoppe sa diatribe accusatrice à sens unique. Car cette année, face à la défection des enfants chéris du Festival (autrement dit Malick, Dolan et Tarantino), leurs rares défenseurs se sont mués en chevaliers blancs de la critique avec pour mission de convaincre les mécréants réticents qu’ils se sont bien sûr trompés (ben oui c’est connu si j’aime c’est que j’ai raison) et qu’ils feraient bien d’apprendre enfin à faire correctement leur métier.

 

Nous voilà donc poursuivis depuis trois jours par quelques (épars) fervents fans de ces cinéastes. Auteurs bénéficiant d’une impunité qui ne supporte aucune réserve. La forme du discours est toujours identique : un monologue vite savoureux où ces avocats de la défense finissent par reconnaître à demi-mots que le film est en effet fragile/mineur/malade mais que la réputation même de leur auteur exige qu’on les traite avec respect et révérence. Car oui la critique n’est pas égalitaire. On peut sans souci tomber à bras raccourcis et sans scrupule sur un premier film ou une œuvre moins mise en avant par une certaine presse mais dés que l’on ose s’attaquer à un grand maître, on est limite traître à la cause du cinéma. En osant ébranler la statue de ces commandeurs autoproclamés, on menace toute l’économie mondiale du septième art. Car il ne faut pas se leurrer, le public ne vit pas de votre coup de cœur venu d’on ne sait où. Il veut de la notoriété, de la paillette et de la star. Et les décourager à aller voir le film très attendu et hyper médiatisé, c’est prendre le risque de décourager les spectateurs à aller dans les salles obscures. Sauf que ces derniers sont toujours plus curieux et souvent plus lucides que ces critiques promoteurs qui prétendent parler à leur place. Laissons donc de l’espace pour le débat contradictoire et évitons de confondre critique et promotion qui restent (pour combien de temps encore ?) deux fonctions totalement différentes.

 

 

BLOC-NOTES N°6

lundi 20 mai

 

dÉPEINDRE ET REPEINDRE LE MONDE

 

L’animation très présente cette année à Cannes - enfin serait-on tenter d’ajouter - aura prouvé aux récalcitrants de ce genre cinématographique non seulement sa vitalité, sa diversité mais aussi sa spécificité. Dire le monde et l’histoire, à travers le dessin, ce n’est jamais l’affadir ou le simplifier. Bien au contraire. Tout dans le film d’animation, du choix du graphisme en passant par la charte chromatique et le style du dessin, peut faire sens et apporter au sujet abordé une lecture autre et supplémentaire. Une lecture composée de distanciation, d’épures, d’abstraction et de contrastes accentués. Sans oublier la mise en scène qui répond peut être plus que jamais à des choix très réfléchis et très significatifs de cades et de montage.

 

Trois longs métrages figuraient au programme de cette édition 2019. Pas en compétition hélas mais dans des sélections qui ont su en revanche les assumer et les mettre en avant. Programmé à Un Certain Regard, LES HIRONDELLES DE KABOUL de Zabou Breitman pour la réalisation et Eléa Gobbé-Mévellec pour le dessin, d’après le roman éponyme de Yasmina Khadra illustre parfaitement la double ambition de l’animation. Coller au plus près à une réalité historique et tragique (sous le le régime liberticide et mortifère des Talibans, un couple essaie de vivre son amour et sauvegarder sa liberté de penser) et dans le même mouvement artistique conférer au récit comme à ses personnages, victimes ou bourreaux, une force universelle prise en charge par le dessin tout en aquarelle et dessin tremblant, assumant sa fragilité et presque inachevé comme pour dire l’incomplétude et le désarroi des protagonistes. La découpage de Zabou Breitman, acéré et nerveux, amplifiant l’anxiété et la logique meurtrière du pouvoir en place.

 

Le totalitarisme est aussi au cœur de LA FABULEUSE INVASION DES OURS EN SICILE de Lorenzo Mattotti, premier long métrage de ce de célèbre dessinateur de bandes dessinés. En adaptant le livre de Dino Buzzati, l’histoire d’ours en lutte contre un prince autocrate, il signe un film pour tous publics, au dessin poétique mais également politique par son recours pertinent a la symétrie froide et à l’angle dur dans les décors du royaume, en opposition à la rondeur gourmande et joviale des ours. On pense sans écraser le film de cette référence au ROI ET L’OISEAU de Paul Grimault, autre fable alarmiste et flamboyante sur les dérives dictatoriales et paranoïaques de certains dirigeants.

 

Et pour finir, une merveille programmée par La Semaine de la Critique J’AI PERDU MON CORPS de Jérémy Clapin. Une main tranchée s’échappe de la morgue pour tenter de retrouver le corps dont elle a été brutalement sectionnée. Un récit mémoriel où s’entremêlent trois périodes, remarquablement construit, chronique intime et douloureuse sur la culpabilité, traversée par un hommage époustouflant au cinéma de genre (la scène où le moignon est poursuivie par des rats dans le métro parisien est à elle seule un moment d’exception). Tout ici, le découpage, les cadres et leurs effets de rupture mais aussi surtout le dessin qui se réinvente à chaque chapitre du récit sans jamais perdre son unité picturale, signe la réussite formelle et narrative de ce remarquable premier film.

 

BLOC-NOTES N°5

dimanche 19 mai

 

amours fidèles, nouvelles et plurielles

 

Drôle de dimanche sur la Croisette où purgatoire, ciel et enfer se sont retrouvés en vis-à-vis. Pour le ciel c’est bien évidemment Terrence Malick qui s’en est chargé avec son biopic très appuyé d’un martyr chrétien durant la seconde guerre mondiale. Laissant ses fans en débattre, le film nous ayant fait l’effet d’un sermon interminable.

 

Évidement c’est du côté des relations furtives et des trahisons amoureuses que nous avons trouvé une bienvenue et surtout bienveillante terre d’asile avec LIBERTÉ d’Albert Serra (LA MORT DE LOUIS XIV) présenté à Un Certain Regard. Le temps d’une nuit torride et putride, des libertins chassés de la cour de Louis XIV se retrouvent dans l’ombre anonyme et inquiétante d’une forêt pour se livrer à des ébats orgiaques et des débats révolutionnaires. Un Éros et Thanatos servi par une mise en scène qui frise régulièrement le sublime dans sa manière de montrer sans dévoiler, d’exciter sans satisfaire et de suggérer sans achever. Une frustration extatique qui nourrit les 130 minutes de cette partouze mortifère où les échos bruissants d’une nature protectrice composent avec la râle d’un plaisir recherché mais qui se dérobe avec une bande son organique et sépulcrale.

 

Avec CHAMBRE 212 (Un certain regard) réalisé en un temps record au mois de février et déjà prêt pour Cannes, Christophe Honoré nous offre une miniature d’une ampleur romanesque débridée autour du personnage d’une universitaire mariée mais incapable de résister aux charmes de ses étudiants. Découverte par son époux et en proie au doute, elle quitte un soir d’hiver le domicile conjugale pour aller s’installer dans l’hôtel qui face à son appartement. Une chambre où elle est visitée par quelques fantômes fantasques et savoureux qui l’aideront, tout comme son mari, à réinventer les jeux de l’amour et des rencontres du hasard. Une fiction joyeuse et nostalgique dont l’apparent bordel est remarquablement orchestré par les dialogues gourmands et la caméra inventive de l’auteur de PLAIRE, AIMER ET COURIR VITE qui était il y a pile un an l’un des chocs du Festival de Cannes. Vive les amours nouvelles. Vive l’amour au pluriel.

 

 

BLOC-NOTES N°4

vendredi 17 mai

 

NUMÉRO DE SÉRIE

 

Bienvenue à notre petit jeu du « Montre-moi les films que tu fais », je te dirai les séries que tu regardes.

Point n’est besoin chaque année de relancer le débat sur Netflix et son hégémonique pouvoir ou sur « pour ou contre » la programmation de séries télé dans un grand festival de cinéma si c’est pour découvrir dans la même journée trois films piquant allègrement dans le vivier des fictions pour petit écran de quoi palier leur manque d’inspiration. Pour ne pas dire un certain opportunisme.

 

La réalisatrice Danielle Lessovitz n’a visiblement manqué aucun épisode de POSE, la série de Ryan Murphy qui lui a soufflé l’idée principale de PORT AUTHORITY (Un Certain Regard). Soit une fiction initiatique se déroulant dans le contexte du voguing et des « maisons » où cohabitent tous ces gays, trans noirs et queers, des réprouvés de la vie trouvant dans cette danse effrénée et hyperlookée une façon excentrique d’affirmer et vivre leur différence contre la haine environnante. Mais en transposant le sujet de la série qui se déroule dans les années 1980 dans le New York aujourd’hui, faisant ainsi l’impasse sur le thème du SIDA, et surtout en faisant de son héros un petit blanc découvrant à la fois la dure loi de la rue, la violence sociale et son goût pour les formes féminines et les attributs masculins, elle remplit la case trans désormais indispensable au Festival de Cannes sans vraiment se coltiner au sujet.

 

Avec LITTLE JOE (présenté en Compétition) la cinéaste autrichienne Jessica Hausner surfe sur la mode hyper hyper de la série Black Mirror. Soit une fiction empruntant au thème du fantastique pour dire... c’est là que le premier bât blesse car on a eu beau échanger toutes nos impressions à l’issue de la projection, personne ne voyait très bien ce que la réalisatrice avait voulu dire. Sans doute un truc fourre-tout sur les manipulations génétiques et l’étiolement de la relation mère-fils puisque son film raconte l’histoire d’une chercheuse en botanique ayant mis au point une plante dont le pollen intrusif transforme les gens autour d’elle cependant que son rejeton s’éloigne d’elle jour après jour, lassé des absences de sa mère. Si si sans rire. Filmé comme une pub pour parfums de luxe, nullement inquiétante et toujours insistante dans sa mise en scène comme dans son scénario, un croisement conceptuel et frigide entre La quatrième dimension et L’INVASION DES PROFANATEURS DE SÉPULTURES par une cinéaste qui s’imagine être la seule à posséder ces références. Prétentieux et vain.

 

Tout comme VIVARIUM, le deuxième long métrage de l’irlandais Lorcan Finnegan (Semaine de la critique) qui mélange sans vergogne, ni imagination ou inventivité, les séries Black MirroR (le retour) et surtout Le Prisonnier dans cette intrigue bête à pleurer d’un couple retenu captif par un étrange agent immobilier dans un pavillon impersonnel situé dans un village dont nos infortunés héros ne sortiront bien sûr jamais et où les mêmes demeures s’étendent à perte de vue. Jamais flippant, souvent embarrassant dans son déploiement auto-suffisant de stylisation tape à l’œil (Magritte en référence picturale envahissante), il semblerait (soyons prudents) que le film dénonce l’uniformisation forcenée de notre société et notre propension au consumérisme. Quelle originalité ! Quel courage ! Quels poncifs.

 

BLOC-NOTES N°3

jeudi 16 mai

 

Le retour de l’art officiel

 

Deux films présentés hier et ce matin dans la sélection Un certain regard ont salué le retour de l’art officiel. Une manière de faire du cinéma en obédience directe avec les codes éthiques ou esthétiques du pays dont ils sont originaires. Deux pays pourtant historiquement et radicalement opposés sur l’échiquier politique mais habitués à pratiquer l’art de la propagande idéologique. Le premier, UNE GRANDE FILLE de Kantemir Balagov, l’auteur de TESNOTA n’a pas besoin de passeport pour nous rappeler qu’il nous vient de Russie dont il épouse de manière ostentatoire un certain pompiérisme maniériste consistant à faire reposer la structure narrative sur une recherche picturale peu modeste. Au lendemain de la première guerre mondiale deux femmes essaient de faire un enfant. Un requiem aussi léger qu’une symphonie soviétique où tous les drames possibles fondent avec une régularité métronomique sur les deux héroïnes. Pas un plan qui ne soit ici en quête d’une beauté architecturale et chromatique qui marque au burin son territoire. Il y a certes du talent dans cette mise en scène qui revendique son aspect muséal. Mais c’est aussi la limite d’un cinéma surtout préoccupé par une affirmation formelle un rien autiste. Au détriment du plaisir du spectateur.

 

Autre exemple d’art officiel avec THE CLIMB premier film de l’américain Michael Angelo Covino. Un film qui se croit indépendant mais qui ne l’est nullement, claquemuré dans des ficelles d’écritures faussement habiles et tellement has been. Deux amis pour la vie font du vélo. Le premier égrène la liste de ses conquêtes foireuses en tête de laquelle figure une petite amie l’ayant forcé à être athée pendant un mois. On ignorait que c’était une tare mais bon passons. Mais le film ne débute vraiment que lorsque son copain de fac avoue avoir couché avec la femme que son pote va épouser. Soit le point de départ d’une fiction tricotée avec des moufles républicaines où le scénario va s’évertuer à punir le briseur de couples. Une valorisation deux doigts sur la bannière du drapeau US des valeurs 100% blanches, hétérosexuelles, monogames et chrétiennes, faussement attaquées par un humour dont l’acidité n’est qu’apparente et ne fait que renforcer un moralisme douteux pour ne pas dire Trumpien où il nous est rappelé que la place des femmes est à la cuisine et dans le lit conjugal. Nul besoin de faire tout un plat chaque année sur la sélection ou non des films Netflix si c’est pour sélectionner un film qui découle ses chapitres à la manière d’une sitcom un peu croupie.

 

BLOC-NOTES N°2

mercredi 15 mai

 

JOKER

 

Dans un jeu de cartes, c’est le joker. Aux Milles Bornes, c’est le véhicule prioritaire. En d’autre termes une carte sortie de nulle part mais qui vous permet de vous extirper avec élégance d’une situation délicate. Une immunité 100% garantie contre laquelle aucun de vos adversaires ne pourra plus rien contre vous dès que vous l’aurez dégainée. Il  en est de même au cinéma avec le principe du méta film ! Une manière de botter en touche, de clore le débat et surtout de voler à la rescousse d’un film passablement raté, nécessairement signé par un auteur confirmé (oui les auteurs moins connus n’y ont que rarement doit) et qu’il s’agit donc coûte que coûte de défendre contre l’avis de tous les autres collègues critiques. Petit mémo : un méta film ou une méta fiction est un principe narratif qui transcende l’histoire racontée pour en faire créer une sorte d’écho ou d’effet miroir du film dans le film qui parle du rapport de son auteur avec le cinéma et l’industrie qui le produit. C’est fumeux ? Souvent. Mais salvateur dans le cas de longs métrages clairement foirés au premier degré de leur promesse, mais tellement passionnants dans leur lecture amère du système de financement qui broie les vrais artistes. On nous avait déjà fait le coup avec AVÉ CESAR des frères Coen, comédie mordante et musicale sur les mœurs ancestrales de l’Hollywood des années 50. Bancal, sans grâce, d’une acidité frelatée... cet opus était pour le moins assez inégal. Sauf pour que celles et ceux qui avaient décidé de sauver les soldats Coen. Et qui vous démontraient que si leur film cahotait, enfonçait lourdement des portes ouvertes et témoignait d’une ambition formelle maladroite c’était pour dire que l’usine à rêves du cinéma américain connaissait les mêmes pannes d’inspiration. Film (volontairement ou pas) malade pour diagnostic de la pathologie moralisatrice et consumériste du septième art de l’Oncle Sam. Sauf que le pauvre spectateur bêtement attiré par les sirènes d’un grand film lyrique et caustique (et ayant dépensé 10 euros pour cela) devait se taper une fiction médiocre mais dont justement la médiocrité disait tellement de choses.

 

Le coup se refait sur la Croisette avec THE DEAD DON’T DIE de Jim Jarmush en ouverture et compétition. Un très poussif film de zombies qui ne fait ni vraiment rire ni jamais peur et qui semble être passé à coté d’un demi siècle de films de morts vivants du film de George A. Romero au DERNIER TRAIN POUR PUSAN sans oublier WARM BODIES ou les séries Walking Dead ou In the Flesh. Mais que l’on se rassure le but du cinéaste n’est pas de réussir un film de genre (c’est vulgaire, pff) mais dénoncer le fait qu’Hollywood nous a décérébrés et que ne nous ne sommes plus que des cons-sommateurs. Bref un message maintes fois rabâché et d’un courage discutable, au cœur duquel il faut lire dans la mollesse d’exécution du film la mélancolie d’un auteur se sentant seul au monde. Mais produit tout de même avec pléthore des stars par la major Universal. Le futur spectateur est-il en droit de se foutre des états d’âme de l’auteur et d’avoir juste le droit d’aller voir un film pour ce qu’il prétend être ? Au vu du prix du billet cela semble légitime.

 

BLOC-NOTES N°1

mardi 14 mai

 

LE BAL DES HYPOCRITES

 

OK, ce sera une chronique (la seule promis juré) à usage interne pour ne pas dire personnel. Un billet d’humeur agacé, exutoire et cathartique ayant pour but de dresser l’état des lieux de la folie paranoïaque qui s’empare des professionnels de la profession chaque année à quelques heures du début des festivités cannoises. Des heures tendues et cruciales où plus aucune forme de reconnaissance, de gratitude ou même parfois d’amitié ne semble survivre à cette guerre impitoyable et meurtrière que sont les projos pré-cannoises.

 

Car oui certains films sont montrés sous le manteau à Paris. Leur organisation étant généralement digne des pires heures de la guerre froide. Et les heureux élus de cette foire honorifique (ne sont distingués que les journalistes importants, donc si vous n’êtes pas conviés comprenez que vous n’êtes rien) ont du mal à contenir leur fierté de faire partie de cette élite. « Ah bon tu ne l’as pas vu ? » glissent-ils avec une hypocrisie toute suave. « Ah zut j’aurais dû me taire » (comprendre : tu parles je n’allais pas me priver du plaisir de t’humilier publiquement). « Mais bon tu le verras à Cannes » (traduction : avec la plèbe après deux heures de file d’attente et je croise pour les doigts pour qu’il pleuve à verse pauvre manant).

 

Mais ça encore c’est de bonne guerre serait-on tenter de dire, on ne fait pas le métier de critique pour se faire des copains, ça se saurait. L’estocade la plus violente, lancée directement dans le plexus de votre ego vient des attaché(e)s de presse qui en profitent pour vous rappeler que vous ne faites pas partie des journalistes qui comptent. Alors soyons honnêtes, ce n'est pas le cas de toutes et tous, il persiste fort heureusement des personnes simples et saines avec lesquelles travailler se fait en toute sincérité. Parlons des autres qui, le temps de la quinzaine maudite précédant la cérémonie d’ouverture, déploient un rare talent pour les excuses bidons. Excuses auxquelles elles et ils ne prennent même pas le soin de conférer une quelconque véracité, la réelle finalité du jeu est que vous sachiez que, malgré leur déni, oui bien sûr le film est bien montré mais pas à toi. Les mêmes qui dès le mois de juin satureront à nouveau votre boîte mail pour vous inviter à découvrir leur petite pépite. Comprenez un film qui ne suscite aucune curiosité mais comme elles et ils savent que vous allez tout voir...

 

Mais revenons à cette mauvaise foi pré-Croisette avec un petit florilège des arguments les plus absurdes et des comportements les moins élégants.

 

1) L’invisibilité

Vous n’existez simplement plus. On ne vous envoie aucun mail, on ne répond à aucun de vos textos, vous êtes un naze et prendre cinq secondes pour vous répondre serait une perte de temps que votre statut (Pigiste ? Pas salarié ? Pas décisionnaire ? Passe ton chemin !) ne mérite pas.

 

2) Le mensonge

On vous affirme que « non promis juré craché pas de projo du film ». D’ailleurs qui vous a dit cela ? On veut des noms ! Fake news. Et si par un hasard malencontreux vous croisez l’attaché(e) de presse sortant de la projo soi-disant inexistante, vous aurez droit soit au regard insistant vers le plafond (je ne te vois pas), attitude digne d’une enfant de trois ans. Soit au « Ah mais non ce n’est que pour les gens qui font des interviews ! » Et si vous osez rétorquer que, sans voir le film, il est un peu difficile de demander un entretien, l’échange se terminera promptement par un « Écoute, là je n’ai pas le temps de pinailler mais tu vois très bien ce que je veux dire » Ben non pas vraiment mais trop tard, l’intéressé(e) a déjà quitté les lieux en battant un record du 100 mètres que l’on regrette de ne pas avoir homologué.

 

3) Le mépris

Non, pas le film de Godard. Mais l’expression la plus sincère du dégoût que vous suscitez. « Je ne peux pas inviter tout le monde », variation cinéphilique de la célèbre distinction entre torchons et serviettes suivi d’une très poujadiste leçon de vie « Mais enfin Xavier, si tu vois tous les films avant Cannes, tu ne sauras plus quoi faire... » Autrement dit, remercie moi de te traiter comme le minable que tu es. Petit rappel à ces sauveuses et sauveurs de mon emploi du temps, avec plus de 80 films projetés sur dix jours, je crois que je trouverai à me distraire.

 

4) Le foutage éhonté de gueule

Mais tout cela n’aura qu’un temps et de retour à Paris lorsque cette tourmente sera retombée et qu’un jour vous rappellerez à ces personnes comment elles vous ont traité, vous aurez droit (mais après tout vous l’aurez bien cherché) à un lapidaire « C’est Cannes, tu sais ce que c’est ». Ou encore plus faux-cul « Ah bon tu n’avais pas été invité ? Ça doit être le stagiaire non payé qui se sera mélangé les pinceaux ! ». Cannes n’a qu’un temps mais le bal des hypocrites c’est toute l’année.

 

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