REVUE BIMESTRIELLE DE CINÉMA

© Dominik Fusina Art Photography

Bloc-note n°5

vendredi 17 et samedi 18 février

un palmarès consternant

 

Même si la délation de fait pas partie de nos valeurs, nous voulons des noms. De ceux qui, par la séduction, la menace physique ou psychologique, ont réussi à faire basculer le palmarès dans une médiocrité inquiétante.

 

Et pourtant les derniers jours avaient été cléments et les belles surprises avaient fini par pointer leur tête sur le grand écran du Berlinale Palast. Comme Have a nice day, dessin animé chinois de Liu Jian, présenté en compétition. Un polar affreux, sale et méchant articulé sur la loi de l’emmerdement maximum, spirale infernale autant que méchamment ironique qui entraîne un jeune homme, un tueur à gages, des voleurs accro aux gadgets à la 007 à la poursuite d’une somme "empruntée" à un mafieux local. Un thriller très coréen dans sa violence graphique et son humour sardonique auquel l’animation apporte un soupçon de sordidité et de punk tout à fait réjouissant. Mais visiblement se marrer n’était pas le truc du jury donc exit.

Mais retour aux trucs qui fâchent. Et tout d’abord l’Ours d’or pour le film hongrois (non pas de jeu de mots pourri même s’il nous brûle les lèvres) ON body and soul d’Ildikó Enyedi qui confirme neuf mois après Toni Erdmann qu’il y a désormais une place prépondérante pour un cinéma prêt à penser et démonstratif. Innovation 0 paresse intellectuelle 1. Ça fait vraiment peur.

Pas moins que le prix Alfred Bauer censé récompenser l’audace et les « nouvelles perspectives de cinéma » (prière d’insérer ici les rires enregistrés) attribué à mamie Agnieszka Holland pour son polar douteux et opportuniste dans sa manière de piquer allègrement le meilleur de la télé actuelle mais sans réussir à faire de ce patchwork autre chose qu’une bouse infâme. Le jury a sans doute été soudoyé par des litres de vodka polonaise. Seule explication plausible.

Du coup, camouflet pour Kaurismaki qui se contente du prix de la mise en scène. Honteux, son film étant le seul à orchestrer dans un même geste formel et politique le monde d’aujourd’hui, mais visiblement s’impliquer n’était pas le fort de Verhoeven et de ses copains. Hong Sang-soo est récompensé par le biais de Kim Minhee, sa comédienne. C’est très mérité mais un peu court au vu de la beauté du film. Trop délicat sans doute pour un jury qui lui a préféré des films orchestrés à la grosse caisse. Le scénario échoue à Sebastián Lelio pour le faussement audacieux Una mujer fantástica (une victoire de plus pour le scolaire et la prudence) qui repart aussi avec le Teddy Award (prix LGBT).

On finit heureusement avec Félicité et Alain Gomis qui repartent avec l’Ours d’argent. Beau geste de la part du jury mais qui distille dans notre mauvais esprit naturel une taraudante interrogation. Ces jurés se sont-ils vraiment bien entendus ? Car même au prix d’un effort d’imagination, il est inconcevable d’imaginer quelqu’un appréciant (ou seulement un dangereux schizophrène) à la fois la force pugnace et émotionnelle de Gomis et la pesanteur fabriquée et vide de Enyedi. Hongrois rêver. Merde on a lâché ce pitoyable jeu de mot. Honte sur nous. Mais honte sur le jury aussi. Xavier Leherpeur

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Bloc-note n°4

mercredi 15 et jeudi 16 février

Berlinale : nom propre féminin

 

Le cinéma a-t-il un sexe ? Un genre ? Y aurait-il un cinéma d'homme, de femme, trans, hétérosexuel, homosexuel, bi ? La raison voudrait que cette idée n'ait pas de sens. Mais à la raison on peut toujours opposer le sentiment. La sensibilité. Le ressenti. Et se dire que les femmes, dans leur détermination, les choix de leurs thématiques et la façon de les aborder, osent des films que certains mecs n'auraient sans doute pas réussis de la même manière. À l'heure où les couloirs des salles de projection se vident, concurrencées qui plus est par la douceur printanière qui s'est installée et où la dense foule des premiers jours se fait plus clairsemée, la 67e Berlinale dépose quelques beaux films dans un ressac un peu désespéré qui tenterait de faire oublier une sélection amorphe. Des films sur les femmes. Faits par des femmes. Mais pas que. Qui captent des visages, des corps et des regards.

Le visage de Marta, l'héroïne de Colo (en compétition) de la portugaise Teresa Villaverde et de son interprète Alice Albergaria Borges est de celui qui hante par sa profondeur, son mystère, son opacité. Marta est une jeune ado vivant avec ses parents. Une famille qui ne résistera pas aux nombreuses crises (économique, affective, maritale) qui vont la traverser, achevant de fissurer un lien déjà fort fragile. Un drame dans la douceur filmé sur plus de deux heures où le hors champ et le non-dit occupent une place prépondérante et maintiennent toujours le film en dehors d'une inutile lourdeur psychologique.

De Berlin restera aussi le sourire triste, moins résigné qu'en apparence, de Khadija, jeune marocaine de seize ans vivant avec les siens dans une région agraire du Maroc, figure centrale du documentaire TigMi N Igren présenté au Forum. Sa sœur va se marier et notre héroïne sait bien que son rêve de poursuivre ses études est une utopie qui résistera mal aux traditions et aux exigences économiques d'une famille qui vit des travaux du sol. Sans émettre de jugement, en totale immersion subtilement complice, au plus près des visages de ses protagonistes, la réalisatrice Tala Halid (qui est aussi directrice de la photo, preneuse de son et monteuse) capte le temps qui passe, l'inéluctable destin de son héroïne et s'intéresse surtout au corps des femmes au travail (récolte des amandes, taches ménagères, préparatifs du mariage) sans jamais tomber dans le pittoresque ou la commisération. Un travail délicat mais d'une force tranquille qui ne transforme jamais cette chronique lucide et mélancolique en pesant manifeste démonstratif restant toujours à la hauteur sensible de ses modèles.

Mais les hommes aussi savent saisir les mystères féminins. La preuve s'il en était besoin avec Bamui Haebyun-Eoseo Honna (Seule sur la plage la nuit) le dernier film en date (le prochain fait partie des favoris pour la Croisette dans trois mois) du Coréen Hong Sang-soo prétendant à l'Ours d'or. Entre Berlin et une région côtière de la Corée du Sud, une actrice tente de se remettre de sa séparation avec son metteur en scène fétiche, un homme marié et père d'un enfant. Sa carrière et souffre mais tout la ramène à l'amertume de cette rupture. Le cinéaste, en très grande forme en ce moment, parvient encore à épurer son cinéma, cristallisant une structure scénaristique d'une belle habilité, sur laquelle il greffe un film au féminisme ardent. D'autant plus remarquable que le film serait en partie autobiographique. Le faux semblant de la fin, discrètement élaboré, parachève la montée en puissance d'une mélancolie déchirante. Avec Aki Kaurismaki, l'un des plus beaux prétendants à la récompense suprême. Réponse samedi. Xavier Leherpeur

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Bloc-note n°3

lundi 13 et mardi 14 février

LA BERLINALE : L'EMBELLIE ENFIN ?

 

Septième jour de la Berlinale et vérification de cet adage qui voudrait qu'il y ait une corrélation entre la météo et la programmation. Après les rudes frimas des premiers jours (glacial dehors, sinistre dedans) le soleil a radouci les températures et les salles ont enfin accueilli des œuvres dignes d'un festival international. À moins que (hypothèse à ne pas balayer sommairement d'un revers de main) notre lassitude face à une sélection très en deçà de nos plus légitimes attentes n'ait fatalement eu raison de notre acuité critique. Mais bon, peu importent les raisons, trois bons films consécutivement sur le tapis de rouge cela se fête.

Et commençons ce festin de réjouissance avec Mr Long polar signé du japonais Sabu. Un tueur à gages taïwanais ayant raté une mission qui l'avait mené au Japon retrouve peu à peu un sens à sa vie en devenant cuisinier ambulant et en aidant une mère et son fils à se sortir de l'enfer de la drogue et de la prostitution (la mère ! pas le gamin de huit ans, mieux vaut être précis). Un mélange totalement improbable entre Park Chan-wook et Kore-eda le tout saupoudré de Festin de Babette. Non, ne croyez pas que ces ligne soient rédigées sous les effets résiduels des litres de bière ingurgités entre deux projos. Et si ce panoramique imprévu réunissant dans un même mouvement plusieurs familles pour le moins dissemblables de cinéma ne tient pas toutes ses promesses, le seul fait que ce film ait un scénario écrit et une mise en scène un tant soit peut tenue suffit à notre bonheur.

Même félicité mais sans réserve pour De l'autre côté de l'espoir la nouvelle fable poétique d'Aki Kaurismaki (critique dans dans notre prochain numéro). Un immigré clandestin croise la route d'un représentant de commerce ambitionnant d'ouvrir un restaurant. Un bonheur de spectateur où se retrouvent toujours aussi affûtées, l'acuité sociale et la lucidité humaniste de leur auteur qui, mine de rien, signe le film de la compétition le plus affirmé politiquement.

À peine remis de cette émotion et déjà une autre excellente surprise avec BEUYS documentaire d'Andres Veiel sur l'artiste du même nom qui, dans les années 60 et 70, enflamma le marché de l'art contemporain par son goût pour des œuvres volontairement décalées et usant au meilleur sens du terme de la "provocation" pour malmener les institutions et réfléchir à l'art non pas comme objet de création fini mais comme moyen de communication et de réflexion sociétale. Un effet de résonance au monde en devenir prorogé par le metteur en scène dans sa manière d'articuler et faire se répondre dans un kaléidoscope pertinent les nombreuses images d'archives.

 

Mais on nous promet déjà un retour des températures négatives. Le festival y survivra-y-il ?

Réponse très prochainement. Xavier Leherpeur

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Bloc-note n°2

samedi 11 et dimanche 12 février

VIVE LA RETRAITE À 20 ANS

 

Alors que François Fillon projette de repousser l'âge de départ à la retraite (jusqu'à combien déjà ? 80 ans ? 90 ?) deux films présentés en compétition à la Berlinale relancent le débat, attestant qu'il est bon parfois de rendre les gens à un repos bien mérité et ne pas les contraindre de travailler à un moment de leur carrière où se font ressentir manque d'inspiration et lourdeur apathique d'exécution.

 

Le premier, On body and soul, nous vient de Hongrie et est signé Ildiko Enyedi, 61 ans. Une jeune et très introvertie contrôleuse de l'hygiène débarque dans un abattoir où son rigorisme lui vaut d'être détestée par ses nouveaux collègues à l'exception du directeur financier qui est handicapé d'un bras. Ce dernier détail pourrait ne rien vouloir dire de lui mais comme la cinéaste passera près de deux heures à nous le rappeler en gros plans insistants, il nous semble donc nécessaire de le préciser en préambule. Au terme d'une première heure tarabiscotée comme rarement du côté du scénario, nous découvrirons que les images récurrentes de cerf et biche s'abreuvant à un point d'eau dans un hiver rigoureux (attention symboles) que la cinéaste insère dans sa fiction toutes les dix minutes s'avèrent être celles que les deux protagonistes partagent en rêve sans s'être jamais croisés. Interminable point de départ d'une histoire d'amour amorphe et aseptisée où la cinéaste étrique ses personnages et les claquemure comme les spectateurs dans une mise en scène frigide et démonstratrice.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le second, Pokot, signe le retour sur grand écran de la réalisatrice Agnieska Holland (69 ans) après de nombreuses années passées à réaliser des séries télé. Un thriller rural et polonais (on sait déjà que l'on va grave se marrer) où les sommités (maire, curé, homme d'affaires véreux) d'un village vivant de la chasse sont violemment assassinées. Une prof d'anglais écolo et retraitée se lance sur la piste du tueur. Un mélange version goulash polonais de True Détective, Millénium et Fargo mais qui ressemble surtout à un épisode des Enquêtes de Vera. Au moment où le coupable prend conscience de ses actes, l'écran vire au rouge sang ! Un truc hallucinant qui vous fera courir fissa subir un test d'urine pour être bien sûr de ne pas avoir ingérer de substances illicites a l'insu de notre plein gré.

Plus que jamais vive la retraite à 20 ans.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On espérait que cette liste noire allait s'interrompre à défaut de s'arrêter avec Una mujer fantástica de Sebastian Lelio, produit par Maren Ade et les frères Larrain. Et bien non. Un quinqua meurt dans les bras de sa maîtresse. Le deuil est l'occasion pour la famille de régler dans la violence le solde de ce dernier amour, la jeune femme étant transexuelle. Si le film a le bon goût d'entrer d'emblée dans le vif du sujet, le cinéaste, comme dans Gloria, son précédent film, colle au premier degré de son sujet. Entre un scénario sulpicien façon consensuels Dossiers de l'écran (oui les trans sont des gens comme nous ! merci de nous le rappeler on ne s'en doutait pas) et une BO qui ose dégainer sans rire "You make me feel like a natural woman" et le répertoire des castrats (tant de finesse frise le subliminal), le film semble sans cesse excuser en son nom la nature de son personnage, oubliant le fait que les trans sont les vrais héros, et non des victimes, des luttes actuelles pour la reconnaissance de toutes les identités sexuelles. Xavier Leherpeur

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Bloc-note n°1

jeudi 9 et vendredi 10 février

Le déclin de l'empire américain

 

Double effet kiss cool pour les deux premiers jours de la 67e Berlinale. Le premier concerne les températures en dessous de zéro qui vous balancent un vent sec et frigorifique dans le labyrinthe des ruelles entourant le palais du Festival. De quoi abaisser encore un peu le capital énergie qui, séances après séances, a furieusement tendance à s'amenuiser face à l'avalanche de films médiocres dont on se demande par quelles opérations de menaces ou de séduction tarifée ils sont parvenus à se hisser jusqu'à la compétition d'un des plus grands festivals internationaux.

 

Car le second effet kiss cool c'est une sélection unanimement glaçante d'effroi, toutes sections confondues à l'heure à laquelle nous écrivons ces lignes. Et en particulier du côté des américains. Avec en fer de lance The Dinner d'Oren Moverman en lice pour l'Ours d'or. Annoncé sans modestie par son auteur comme un thriller moraliste, cette pesante et démonstratrice fiction réunit deux couples autour d'un drame qui nous sera peu à peu révélé par un jeu laborieux autant que dispensable de flashbacks. Un paradigme de cinéma théâtralisé, lointain cousin du Carnage de Reza/Polanski, où les personnages (l'ambitieux, le névrosé, la manipulatrice et la fausse ingénue) se débattent sur un échiquier psychanalytique où s'agitent caricatures et stéréotypes. D'autant plus regrettable que ce pamphlet contre l'hypocrisie, les mensonges et les dénis de la classe blanche et dirigeante américaine avait de quoi nous interpeller quelques semaines après l'élection de Donald Trump.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Final portrait de l'acteur Stanley Tucci (hors compétition), reconstitution muséale de l'histoire du dernier tableau de Giacometti à Paris en 1964 achevait de nous enliser dans un cinéma bien pensant et scolaire. Une évocation ultra répétitive (Giacometti bougonne, sa femme s'agace de voir la maîtresse prostituée de ce dernier lui ravir son époux et le modèle s'ennuie) des derniers jours de l'artiste à laquelle manque fougue et fièvre créatrice.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nos ultimes espoirs s'envolèrent à la découverte de Golden Exits, le nouveau film d'Alex Ross Perry (Queen of earth) présenté dans la section Forum. L'arrivée de la très jeune et jolie assistante d'un des héros va perturber l'équilibre déjà fort précaire de quadras new-yorkais qui vont profiter de l'occasion pour se demander : 1/ s'ils vont mal, 2/ s'ils vont mal et 3/ s'ils vont mal. La réponse est contenue dans l'énoncé. Une parodie involontaire de film nombriliste pour bourgeois s'emmerdant dans leur demeure luxueuse de Manhattan, ponctuée de plans de rue agrémentés d'une mélodie composée pour piano et deux doigts supposément mélancolique. Même Woody Allen n'ose plus filmer de tels clichés. C'est dire si le film est d'un autre âge. Xavier Leherpeur